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Thomas d'Aquin - DeVer.q14a4 - La foi est dans l'intellect spéculatif, mais comme soumis au commandement de la volonté

 

  In quo sit fides sicut in subiecto
[Exposé et critique d'une première opinion (Philippe la Chancelier et Hugues de saint Victor)]  

Sur cette question, plusieurs opinions ont été avancées. Certains ont prétendu que la foi était dans les deux puissances, l’affective et la cognitive. Mais cela n’est nullement possible, si l’on pense qu’elle est à égalité dans les deux puissances. En effet, un unique habitus ne peut avoir qu’un seul acte ; et un acte unique ne peut appartenir à deux puissances à égalité.

C’est pourquoi certains d’entre eux ont affirmé qu’elle est principalement dans l’affective. Mais cela ne semble pas vrai, puisque l’acte de croire implique lui‑même une certaine réflexion (cogitationem), comme le montre clairement saint Augustin. Or la réflexion est un acte de la cognitive ; la foi est aussi appelée d’une certaine façon science et vision, lesquelles, comme on l’a déjà dit, appartiennent toutes deux à la cognitive.

Responsio. Dicendum quod circa hanc quaestionem multipliciter aliqui opinati sunt. Quidam enim dixerunt fidem esse in utraque vi, scilicet affectiva et cognitiva; quod nullo modo potest esse si intelligatur quod in utraque sit ex aequo: unius enim habitus oportet esse unum actum, nec potest esse unus actus ex aequo duarum potentiarum:

unde dicunt quidam eorum quod est principaliter in affectiva. Sed istud non videtur esse verum cum ipsum credere cogitationem quandam importet, ut patet per Augustinum; cogitatio autem est actus cognitivae; fides etiam scientia et visio quodam modo dicitur, ut supra dictum est, quae omnia ad cognitivam pertinent.

 

[Exposé et critique d'une deuxième opinion (Albert le Grand et Bonaventure)]

 

D’autres disent que la foi est dans l’intellect, mais pratique ; car ils disent 

  • que c’est à l’intellect pratique que l’amour incline, 
  • ou que c’est elle que suit l’amour, 
  • ou elle qui incline à l’œuvre ; 

et ces trois choses se rencontrent dans la foi. 

  • Car par l’amour, l’on est incliné à la foi : en effet, nous croyons parce que nous voulons. 
  • L’amour même suit la foi, en tant que l’acte de foi engendre en quelque sorte l’acte de charité. 
  • L’amour dirige aussi vers l’œuvre : « car la foi opère par la charité » (Gal. 5, 6). 

Mais ces gens ne semblent pas comprendre ce qu’est l’intellect pratique. En effet, l’intellect pratique est identique à l’intellect opératif : d'où, seule l’extension à l’œuvre fait qu’un intellect est pratique. Or la relation à l’amour, soit antécédent soit conséquent, ne l’entraîne pas hors du genre de l’intellect spéculatif. Car si l’on n’était pas appliqué à la spéculation même de la vérité, il n’y aurait jamais de délectation dans l’acte de l’intellect spéculatif : ce qui va contre le Philosophe qui affirme au dixième livre de l’Éthique qu’il y a une très pure délectation dans l’acte de la spéculative.

Et ce n’est pas n’importe quelle relation à l’œuvre qui fait que l’intellect est pratique : car la simple spéculation peut être pour quelqu’un une occasion lointaine d’opérer quelque chose : par exemple, le philosophe spécule que l’âme est immortelle, et de là, comme d’une cause éloignée, il prend occasion d’opérer quelque chose. Mais l’intellect pratique doit nécessairement être la règle prochaine de l’œuvre, pour prendre par là en considération l’opérable lui-même, ainsi que les raisons d’opérer ou les causes de l’œuvre. Or il est avéré que l’objet de la foi n’est pas le vrai opérable, mais le vrai incréé, sur lequel peut seul porter un acte de l’intellect spéculatif. Par conséquent, la foi est dans l’intellect spéculatif, quoique la foi soit comme une occasion lointaine d’opérer quelque chose : et pour cette raison, l’opération ne lui est attribuée que par l’intermédiaire de l’amour.

Alii autem dicunt quod fides est in intellectu, sed practico quia practicum intellectum dicunt

  • esse ad quem inclinat affectio
  • vel quem affectio sequitur
  • vel qui ad opus inclinat;

quae tria inveniuntur in fide:

  • nam ex affectione quis inclinatur ad fidem, credimus enim quia volumus;
  • ipsa etiam affectio fidem sequitur secundum quod actus fidei generat quodam modo caritatis actum;
  • ipsa etiam ad opus dirigit, nam fides per dilectionem operatur, Gal. 5:6.

Sed hi non videntur intelligere quid sit intellectus practicus. Intellectus enim practicus idem est quod intellectus operativus, unde sola extensio ad opus facit aliquem intellectum esse practicum; relatio autem ad affectionem vel antecedentem vel consequentem non trahit ipsum extra genus speculativi intellectus: nisi enim aliquis ad ipsam speculationem veritatis afficeretur, numquam in actu intellectus speculativi esset delectatio, quod est contra Philosophum in 10 Ethicorum qui ponit purissimam delectationem esse in actu speculativi.

Nec quaelibet relatio ad opus facit intellectum esse practicum quia aliqua simplex speculatio potest esse alicui remota occasio aliquid operandi, sicut philosophus speculatur animam esse immortalem et exinde sicut a causa remota sumit occasionem aliquid operandi; sed intellectum practicum oportet esse proximam regulam operis utpote quo consideretur ipsum operabile et rationes operandi sive causae operis. Constat autem quod obiectum fidei non est verum operabile sed verum increatum in quod non potest esse nisi actus intellectus speculativi; unde fides est in intellectu speculativo quamvis fides sit ut occasio remota aliquid operandi, unde etiam sibi non attribuitur operatio nisi mediante dilectione.

 

[La foi n'est pas que dans l'intellect spéculatif]

 
Il faut cependant savoir qu’elle n’est pas dans l’intellect spéculatif de façon absolue, mais pour autant qu’elle est soumise au commandement de la volonté ; comme aussi la tempérance est dans le concupiscible pour autant qu’elle participe en quelque façon à la raison. En effet, attendu qu’il est requis, pour la bonté de l’acte d’une puissance, que cette puissance soit soumise à quelque puissance supérieure en suivant son commandement, il est requis non seulement de la puissance supérieure qu’elle soit assez parfaite pour commander ou diriger avec rectitude, mais aussi de l’inférieure qu’elle soit assez parfaite pour obéir promptement. Aussi, celui qui a une raison droite, mais un concupiscible insoumis, n’a pas la vertu de tempérance, parce qu’il est harcelé (infestatur) par les passions, quoiqu’il ne soit pas conduit par elles : et dans ce cas, il ne fait pas l’acte de vertu facilement (faciliter) et délectablement (delectabiliter), ce qui est exigé pour la vertu ; mais il est nécessaire, pour que la tempérance soit possédée, que le concupiscible lui-même soit perfectionné par un habitus, afin qu’il soit soumis à la volonté sans difficulté. Et semblablement, [il est nécessaire] pour que l’intellect suive promptement le commandement de la volonté, qu’il y ait un habitus dans l’intellect spéculatif lui‑même ; et c’est l’habitus de foi divinement infusé. Sciendum tamen quod non est in intellectu speculativo absolute sed secundum quod subditur imperio voluntatis, sicut etiam et temperantia est in concupiscibili secundum quod participat aliqualiter rationem. Cum enim ad bonitatem actus alicuius potentiae requiratur quod illa potentia subdatur alicui potentiae superiori sequendo eius imperium, non solum requiritur quod potentia superior tantum sit perfecta ad hoc quod recte imperet vel dirigat, sed etiam inferior ad hoc quod prompte oboediat; unde ille qui habet rationem rectam sed concupiscibilem indomitam non habet temperantiae virtutem quia infestatur passionibus quamvis non deducatur, et sic non facit actum virtutis faciliter et delectabiliter, quod exigitur ad virtutem, sed oportet ad hoc quod temperantia insit quod ipsamet concupiscibilis sit per habitum perfecta ut sine aliqua difficultate voluntati subdatur, et secundum hoc habitus temperantiae dicitur esse in concupiscibili; et similiter (oportet), ad hoc quod intellectus prompte sequatur imperium voluntatis, quod sit aliquis habitus in ipso intellectu speculativo, et hic est habitus fidei divinitus infusus.

 

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