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Thomas d'Aquin - CGII.83.30 - L'intellect connaît par soi et naturellement un objet unique : l'ens

 

De plus. Puisque la nature est toujours ordonnée à un seul (ordinetur ad unum), il faut qu’à une seule puissance soit naturellement [ordonnée] à un seul objet : comme la vue à la couleur, et l’ouïe au son.

L’intellect étant donc une puissance unique, il existe pour lui un seul objet naturel dont il possède la connaissance par soi et naturellement. Or, il faut que ce soit là ce sous quoi sont compris tous les choses connues par l’intellect : de même que sous la couleur sont comprises toutes les couleurs, lesquelles sont visibles par soi.

Cela n’est rien d’autre que ce qui est (ens). Naturellement donc, notre intellect connaît ce qui est (ens), et ce qui appartient par soi à l’ens en tant que tel ; connaissance dans laquelle se fonde la connaissance des premiers principes, comme : "il n'est pas [possible] d'affirmer et de nier en même temps", et autres [principes] de ce genre.

Notre intellect ne connaît donc naturellement que ces seuls principes, et les conclusions par eux : de même que par la couleur, la vue connaît aussi bien les [sensibles] communs que les sensibles par accident.

Adhuc. Cum natura semper ordinetur ad unum, unius virtutis oportet esse naturaliter unum obiectum: sicut visus colorem, et auditus sonum.

Intellectus igitur cum sit una vis, est eius unum naturale obiectum, cuius per se et naturaliter cognitionem habet. Hoc autem oportet esse id sub quo comprehenduntur omnia ab intellectu cognita: sicut sub colore comprehenduntur omnes colores, qui sunt per se visibiles.

Quod non est aliud quam ens. Naturaliter igitur intellectus noster cognoscit ens, et ea quae sunt per se entis inquantum huiusmodi; in qua cognitione fundatur primorum principiorum notitia, ut non esse simul affirmare et negare, et alia huiusmodi.

Haec igitur sola principia intellectus noster naturaliter cognoscit, conclusiones autem per ipsa: sicut per colorem cognoscit visus tam communia quam sensibilia per accidens.

 


// : I.q16a4ad3 ; Iq5a2

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Thomas d'Aquin - DeVer.q1a1 - COMPLET

De veritate, q. 1, a. 1 :
Quid est veritas

A. PRÉPARATION DE LA RÉPONSE

Ce que l'intellect conçoit en premier comme le plus connu, et en quoi il résout toutes ses conceptions, c'est ce qui est (ens)

Réponse. Il faut dire que, tout comme dans les propositions démontrables il faut que s'opère une réduction à certains principes connus par soi pour l'intellect, il en va de même lorsqu'on recherche ce qu'est chaque chose ; autrement, de part et d'autre, on irait à l'infini, et ainsi la science et la connaissance des choses périraient totalement. Or, ce que l'intellect conçoit en premier comme le plus connu, et en quoi il résout toutes ses conceptions, c'est ce qui est (ens), comme le dit Avicenne au début de sa Métaphysique. Responsio. Dicendum, quod sicut in demonstrabilibus oportet fieri reductionem in aliqua principia per se intellectui nota, ita investigando quid est unumquodque; alias utrobique in infinitum iretur, et sic periret omnino scientia et cognitio rerum. Illud autem quod primo intellectus concipit quasi notissimum, et in quod conceptiones omnes resolvit, est ens, ut Avicenna dicit in principio suae metaphysicae.
C'est pourquoi il faut que toutes les autres conceptions de l'intellect soient reçues par addition à ce qui est.

C'est pourquoi il faut que toutes les autres conceptions de l'intellect soient reçues par addition à ce qui est (ens). Mais à ce qui est, on ne peut rien ajouter qui lui soit comme étranger, de la manière dont une différence s'ajoute à un genre, ou un accident à un sujet, car n'importe quelle nature est essentiellement ce qui est ; d'où le Philosophe prouve également au livre III de la Métaphysique que ce qui est (ens)

  • ne peut pas être un genre,
  • mais c'est selon cela que certaines choses sont dites ajouter au-dessus de ce qui est, en tant qu'elles expriment un mode de ce qui est lui-même, qui n'est pas exprimé par le nom de ce qui est.

Unde oportet quod omnes aliae conceptiones intellectus accipiantur ex additione ad ens. Sed enti non possunt addi aliqua quasi extranea per modum quo differentia additur generi, vel accidens subiecto, quia quaelibet natura est essentialiter ens; unde probat etiam philosophus in III Metaphys., quod ens

  • non potest esse genus,
  • sed secundum hoc aliqua dicuntur addere super ens, in quantum exprimunt modum ipsius entis qui nomine entis non exprimitur.
D'une première manière : un mode spécial -- 

Ce qui se produit de deux manières :

d’une première manière, de telle sorte que le mode exprimé soit un certain mode spécial de ce qui est (entis). Il y a en effet divers degrés d'entité, selon lesquels sont reçus divers modes d’être (essendi), et d’après ces modes sont reçus les divers genres de choses.

  • La substance, en effet, n’ajoute pas au-dessus de ce qui est une certaine différence qui désignerait une certaine nature surajoutée à ce qui est, mais par le nom de substance est exprimé un certain mode spécial d’être, à savoir ce qui est par soi (per se ens) ;
  • et il en va de même pour les autres genres.

Quod dupliciter contingit:

uno modo ut modus expressus sit aliquis specialis modus entis. Sunt enim diversi gradus entitatis, secundum quos accipiuntur diversi modi essendi, et iuxta hos modos accipiuntur diversa rerum genera.

  • Substantia enim non addit super ens aliquam differentiam, quae designet aliquam naturam superadditam enti, sed nomine substantiae exprimitur specialis quidam modus essendi, scilicet per se ens;
  • et ita est in aliis generibus.
D'une autre manière : un mode général -- Les transcendantaux

D'une autre manière, de telle sorte que le mode exprimé soit un mode général qui suit tout ens ; et ce mode peut être reçu de deux façons :

  • d’une première façon, selon qu’il suit chaque ens en soi ;
  • d’une autre façon, selon qu’il suit un ens (unum ens) dans un ordre à un autre.

Alio modo ita quod modus expressus sit modus generalis consequens omne ens; et hic modus dupliciter accipi potest:

  • uno modo secundum quod consequitur unumquodque ens in se;
  • alio modo secundum quod consequitur unum ens in ordine ad aliud.
Res, Unum
--> suivent chaque ens in se

S'il s'agit du premier mode, il est doublement, car

  • soit quelque chose (aliquid) est exprimé affirmativement dans ce qui est (ente),
  • soit négativement.

Or, rien n'est trouvé être dit affirmativement de manière absolue et qui puisse être reçu dans tout ens, sinon son essence, selon laquelle l'esse est dit ; et c'est ainsi qu'est attribué ce nom de chose(res), qui en cela diffère de ce qui est (ente), selon Avicenne au début de sa Métaphysique,

  • car ce qui est (ens) est tiré de l’acte d’être (actu essendi),
  • tandis que le nom de chose (rei) exprime la quiddité ou l’essence de ce qui est.

Quant à la négation qui suit absolument tout ce qui est, c’est l’indivision ; et celle-ci est exprimée par ce nom d’un (unum) : car l’un n'est rien d’autre que ce qui est indivis.

Si primo modo, hoc est dupliciter quia

  • vel exprimitur in ente aliquid affirmative
  • vel negative.

Non autem invenitur aliquid affirmative dictum absolute quod possit accipi in omni ente, nisi essentia eius, secundum quam esse dicitur; et sic imponitur hoc nomen res, quod in hoc differt ab ente, secundum Avicennam in principio Metaphys.,

  • quod ens sumitur ab actu essendi,
  • sed nomen rei exprimit quiditatem vel essentiam entis.

Negatio autem consequens omne ens absolute, est indivisio; et hanc exprimit hoc nomen unum: nihil aliud enim est unum quam ens indivisum.

Aliquid, Bonum et Verum
--> suivent chaque ens in ordine ad aliud
Si en revanche le mode de ce qui est est reçu (accipiatur) de la seconde façon, à savoir selon le rapport d'un à un autre, cela peut se produire de deux manières. Si autem modus entis accipiatur secundo modo, scilicet secundum ordinem unius ad alterum, hoc potest esse dupliciter.
Aliquid

D’une première manière, selon la division d’un avec un autre ; et cela, ce nom d'aliquid l'exprime : on dit en effet aliquid comme étant aliud quid ; d’où,

  • de même que ce qui est est dit un, en tant qu’il est indivis en soi,
  • de même il est dit aliquid, en tant qu’il est divisé des autres.

Uno modo secundum divisionem unius ab altero; et hoc exprimit hoc nomen aliquid: dicitur enim aliquid quasi aliud quid; unde

  • sicut ens dicitur unum, in quantum est indivisum in se,
  • ita dicitur aliquid, in quantum est ab aliis divisum.
Bonum et verum

D’une autre manière, selon la convenance d'un ens (unius entis) à un autre (ad aliud) ; et cela assurément (quidem) ne peut être s'il n'est admis un quelque chose de nature à convenir avec tout ens : or ceci est l’âme, qui d’une certaine manière est toutes choses, comme il est dit au livre III De l'âme.

Dans l’âme, en outre, il y a une puissance cognitive et appétitive.

  • La convenance de ce qui est (entis) avec l’appétit exprime donc ce nom « bien »,
    • (ainsi est‑il dit au début de l’Éthique que « le bien est ce que toute chose appètent »).
  • La convenance de ce qui est (entis) avec l’intellect exprime quant à elle par ce nom « vrai ».

Alio modo secundum convenientiam unius entis ad aliud; et hoc quidem non potest esse nisi accipiatur aliquid quod natum sit convenire cum omni ente: hoc autem est anima, quae quodam modo est omnia, ut dicitur in IIIDe anima.

In anima autem est vis cognitiva et appetitiva.

  • Convenientiam ergo entis ad appetitum exprimit hoc nomen bonum, unde in principioEthicorum dicitur quod bonum est quod omnia appetunt.
  • Convenientiam vero entis ad intellectum exprimit hoc nomen verum.
B. RÉPONSE
Quid est veritas -- Ce qu'ajoute le vrai à l'ens

Or toute connaissance est amenée à la perfection par l'assimilation de celui qui connaît à la chose connue (ad rem cognitam), de telle sorte que l'assimilation est dite cause de la connaissance : ainsi la vue, par cela qu'elle est disposée selon l'espèce de la couleur, connaît la couleur. Le premier rapport de l'ens à l’intellect est donc en ce que l'ens concorde avec l’intellect : et cette concorde, certes, est appelée adéquation de l’intellect et de la chose ; et c’est en cela que formellement est amené à la perfection la ratio veri.

C'est donc cela que le vrai ajoute à ce qui est (ens),

  • à savoir la conformité, ou l’adéquation de la chose (rei) et de l’intellect ;
  • et de cette conformité, comme il a été dit, s'ensuit la connaissance de la chose.

Ainsi donc,

  • l'entité de la chose (entitas rei) précède la rationem veritatis,
  • tandis que la connaissance est un certain effet de la vérité.

Omnis autem cognitio perficitur per assimilationem cognoscentis ad rem cognitam, ita quod assimilatio dicta est causa cognitionis: sicut visus per hoc quod disponitur secundum speciem coloris, cognoscit colorem. Prima ergo comparatio entis ad intellectum est ut ens intellectui concordet: quae quidem concordia adaequatio intellectus et rei dicitur; et in hoc formaliter ratio veri perficitur.

Hoc est ergo quod addit verum super ens,

  • scilicet conformitatem, sive adaequationem rei et intellectus;
  • ad quam conformitatem, ut dictum est, sequitur cognitio rei.

Sic ergo

  • entitas rei praecedit rationem veritatis,
  • sed cognitio est quidam veritatis effectus.
Ce qui permet une triple définition du vrai ou de la vérité
Selon cela donc la vérité ou le vrai sont trouvés triplement définis.  Secundum hoc ergo veritas sive verum tripliciter invenitur diffiniri.
Définition selon ce qui précède la ratio veri et fonde le vrai -- Du côté de l'être qui fonde le vrai

1.

D’une première manière, selon

  • ce qui précède la rationem veritatis
  • et en quoi le vrai se fonde ;

et c’est ainsi

  • qu’Augustin le définit dans le livre des Soliloques : « le vrai est cela même qui est » ;
  • et Avicenne dans sa Métaphysique : « la vérité de chaque chose est la propriété1 de son esse, lequel [être de la chose] est stabilisé2 » ;
  • et certains ainsi : « le vrai est l’indivision de l’esse et de ce qui est (quod est) ».

1.

Uno modo secundum

  • illud quod praecedit rationem veritatis,
  • et in quo verum fundatur;

et sic

  • Augustinus diffinit in Lib. Solil.: verum est id quod est;
  • et Avicenna in sua Metaphysic.: veritas cuiusque rei est proprietas sui esse quod stabilitum est ei;
  • et quidam sic: verum est indivisio esse, et quod est.
Définition selon la perfection formelle -- Du côté de la connaissance

2.

D’une autre manière, il est défini selon ce en quoi est formellement amené à la perfection la ratio veri ; et c’est ainsi

  • qu’Isaac dit que « la vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect » ;
  • et Anselme dans le livre De la vérité : « la vérité est la rectitude perceptible par le seul esprit ».

En effet, cette rectitude est dite selon une certaine adéquation ;

  • et le Philosophe dit au livre IV de la Métaphysique que, définissant le vrai, nous disons qu'il y a vrai « quand nous disons être (esse) ce qui est (quod est), ou ne pas être ce qui n'est pas ».

2.

Alio modo diffinitur secundum id in quo formaliter ratio veri perficitur; et sic

  • dicit Isaac quod veritas est adaequatio rei et intellectus;
  • et Anselmus in Lib. de veritate: veritas est rectitudo sola mente perceptibilis.

Rectitudo enim ista secundum adaequationem quamdam dicitur,

  • et philosophus dicit IV Metaphysicae, quod diffinientes verum dicimus cum dicitur esse quod est, aut non esse quod non est.
Définition selon l'effet du vrai -- Du côté du vrai qui manifeste l'être (esse)

3.

D’une troisième manière, le vrai est défini selon l'effet qui s'ensuit ; et c’est ainsi que

  • Hilaire dit que « le vrai est ce qui est déclaratif et manifestatif de l’esse » ;
  • et Augustin dans le livre De la vraie religion : « la vérité est ce par quoi est montré ce qui est (id quod est) » ;
  • et dans le même livre : « la vérité est ce selon quoi nous jugeons des choses inférieures ».

3.

Tertio modo diffinitur verum, secundum effectum consequentem; et sic dicit

  • Hilarius, quod verum est declarativum et manifestativum esse;
  • et Augustinus in Lib. de vera Relig.: veritas est qua ostenditur id quod est;
  • et in eodem libro: veritas est secundum quam de inferioribus iudicamus.

1. Le vrai est une propriété de l'être de la chose dans son rapport à l'intellect.

2. Pour qu'il y ait vrai, il ne faut pas que la chose soit encore en cours de transformation ou de génération, ou autre chose du même genre. Faute de quelque chose qui demeure, l'intellect n'a pas de prise.

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Thomas d'Aquin - DeVer.q1a1 - Distinction rei / ens

Le nom de « res », lequel, selon Avicenne au début de sa Métaphysique, diffère de « ens » en ce que
  • « ens » est pris de l’acte d’être,
  • au lieu que le nom de « rei » exprime la quiddité ou l’essence de l’entis.

(DeVer.q1a1)

Et sic imponitur hoc nomen res, quod in hoc differt ab ente, secundum Avicennam in principio Metaphys. [I, 6], quod

  • ens sumitur ab actu essendi,
  • sed nomen rei exprimit quidditatem vel essentiam entis.

 

 

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Thomas d'Aquin - DeVer.q1a1 - L'ens - sa convenance avec l'appétit - sa convenance avec l'intellect

  • La convenance de ce qui est (entis) avec l’appétit exprime donc ce nom « bien »,
    • (ainsi est‑il dit au début de l’Éthique que « le bien est ce que toute chose appètent »).
  • La convenance de ce qui est (entis) avec l’intellect exprime quant à elle par ce nom « vrai ».
  • Convenientiam ergo entis ad appetitum exprimit hoc nomen bonum,
    • ut in principio Ethic. [I, 1 (1094 a 3)] dicitur quod bonum est quod omnia appetunt.
  • Convenientiam vero entis ad intellectum exprimit hoc nomen verum.

 

 

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Thomas d'Aquin - I.q16a4ad1 - Volonté et intellect s'inclue mutuellement

Sur le premier point, il faut donc répondre que la volonté et l'intellect s'incluent mutuellement ; car

  • l'intellect intellige la volonté,
  • et la volonté veut que l'intellect intellige.

Ainsi donc, parmi les choses qui sont ordonnées à l'objet de la volonté, sont contenues aussi celles qui appartiennent à l'intellect ; et inversement.

C'est pourquoi, 

  • dans l'ordre des appétibles (appetibilium),
    • le bien se comporte comme l'universel,
    • et le vrai comme le particulier ;
  • mais dans l'ordre des choses intelligibles (intelligibilium), c'est l'inverse.

Du fait donc que le vrai est un certain bien, il s'ensuit que le bien est antérieur dans l'ordre des désirables, mais non qu'il soit antérieur absolument (simpliciter).

Ad primum ergo dicendum quod voluntas et intellectus mutuo se includunt,

  • nam intellectus intelligit voluntatem,
  • et voluntas vult intellectum intelligere.

Sic ergo inter illa quae ordinantur ad obiectum voluntatis, continentur etiam ea quae sunt intellectus; et e converso.

  • Unde in ordine appetibilium,
    • bonum se habet ut universale,
    • et verum ut particulare,
  • in ordine autem intelligibilium est e converso.

Ex hoc ergo quod verum est quoddam bonum, sequitur quod bonum sit prius in ordine appetibilium, non autem quod sit prius simpliciter.

 

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Thomas d'Aquin - I.q16a4ad3 - Priorité selon la raison de l'ens, du vrai, du bien

 

Est quelque chose de premier (prius ratione) selon la raison ce qui tombe en premier dans l'intellect.

L'intellect, en effet, appréhende en premier (per prius) l'être lui-même (ipsum ens) ; et secondairement, il s'appréhende intelliger l'ens ; et troisièmement, il s'appréhende appéter l'ens.

D'où, en premier est la ratio entis, deuxièmement la ratio veri, troisièmement la ratio boni, bien que le bien soit dans les choses (in rebus).

Ad secundum dicendum quod secundum hoc est aliquid prius ratione, quod prius cadit in intellectu.

Intellectus autem per prius apprehendit ipsum ens; et secundario apprehendit se intelligere ens; et tertio apprehendit se appetere ens.

Unde primo est ratio entis, secundo ratio veri, tertio ratio boni, licet bonum sit in rebus.


// : CGII.83.30 ; Iq5a2

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Thomas d'Aquin - I.q5a1 - Le bien et ce qui est (ens) sont une même chose

Il faut répondre en disant que le bien et ce qui est (ens) sont

  • une même [réalité] selon la chose (secundum rem),
  • mais diffèrent selon la raison (secundum rationem).

Ce qui se manifeste (patet) ainsi.

  1. La ratio boni consiste en effet en ceci qu’une chose soit désirable (appetibile) ; c’est pourquoi le Philosophe, au livre I de l’Éthique, dit que « le bien est ce que tous désirent (appetunt) ».
  2. Or, il est manifeste (manifestum) que chaque chose n’est désirable (appetibile) qu’en tant qu’elle est parfaite, car tous désirent (omnia appetunt) leur perfection.
  3. Mais une chose est parfaite selon qu'elle est en acte ;
  4. d’où il est manifeste (manifestum) qu’une chose est bonne selon qu'elle est un être (ens), car l’être (esse) est l’actualité de toute chose (omnis rei), comme cela ressort de ce qui précède.
  5. Dès lors, il est manifeste (manifestum) que
    • le bien et ce qui est (ens) sont la même [chose] selon la chose,
    • mais le bien dit la ratio désirable (rationem appetibilis), ce que ne dit pas l'être (ens). 

Respondeo dicendum quod

  • bonum et ens sunt idem secundum rem,
  • sed differunt secundum rationem tantum.

Quod sic patet.

  1. Ratio enim boni in hoc consistit, quod aliquid sit appetibile, unde Philosophus, in I Ethic., dicit quod bonum est quod omnia appetunt.
  2. Manifestum est autem quod unumquodque est appetibile secundum quod est perfectum, nam omnia appetunt suam perfectionem.
  3. Intantum est autem perfectum unumquodque, inquantum est actu,
  4. unde manifestum est quod intantum est aliquid bonum, inquantum est ens, esse enim est actualitas omnis rei, ut ex superioribus patet.
  5. Unde manifestum est quod
    • bonum et ens sunt idem secundum rem,
    • sed bonum dicit rationem appetibilis, quam non dicit ens.
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Thomas d'Aquin - I.q5a1ad1 - Ens et bonum, simpliciter et secundum quid

A la première objection, il faut donc répondre que, bien que le bien et ce qui est (ens) soient une même chose selon la réalité (secundum rem), parce qu'ils diffèrent cependant selon la raison (secundum rationem), il n'est pas dit de la même manière [qu']un quelque chose [est] "ens" absolument (ens simpliciter), et bon absolument (bonum simpliciter).

[Ens simpliciter]

En effet, puisque "ens" exprime qu'un quelque chose est proprement en acte, et que l'acte a proprement un rapport à la puissance, c'est selon ceci qu'une chose est dite "ens" absolument (simpliciter) : selon ce par quoi elle est d'abord distinguée de ce qui est seulement en puissance (quod est in potentia). Or, ceci est l'être substantiel (esse substantiale) de chaque chose ; c'est pourquoi, par son être substantiel, chaque chose est dite "ens" absolument (simpliciter).

Par les actes surajoutés, en revanche, on dit qu'un quelque chose (aliquid) est "sous un certain rapport" (secundum quid) ; ainsi, "être blanc" (esse album) signifie "être sous un certain rapport" (esse secundum quid) : car "être blanc" (esse album) ne retire pas l'être en puissance (esse in potentia) absolument, puisqu'il advient à une chose (rei) déjà préexistante en acte.

[Bonum simpliciter]

Mais le bien dit la ratio de parfait (rationem perfecti) — ce qui est appétible — et par voie de conséquence il exprime la ratio d'ultime (rationem ultimi). C'est pourquoi ce qui possède sa perfection ultime est dit bon absolument (bonum simpliciter). Quant à ce qui ne possède pas la perfection ultime qu'il doit avoir — bien qu'il possède une certaine perfection en tant qu'il est en acte — on ne le dit pourtant pas parfait absolument, ni bon absolument, mais sous un certain rapport (secundum quid).

[Ce qui est dit absolument, selon l'acte premier et selon l'acte ultime]

Ainsi donc,

  • selon son premier être (secundum primum esse), qui est substantiel, un quelque chose (aliquid) est dit « ens » absolument et bon sous un certain rapport, c'est-à-dire en tant qu'il est « ens » ;
  • tandis que selon l'acte ultime (secundum ultimum actum), un quelque chose (aliquid) est dit « ens » sous un certain rapport, et bon absolument.

Ainsi donc, ce que dit Boèce, à savoir que dans les choses (in rebus) autre est le fait qu'elles soient bonnes, et autre le fait qu'elles soient, doit être rapporté à l'être bon (esse bonum) et à l'être absolument (esse simpliciter) ;

  • car selon le premier acte, un quelque chose (aliquid) est « ens » absolument, et selon l'acte ultime, bon absolument.
  • Et pourtant, selon le premier acte, elle est d'une certaine manière bonne, et selon l'acte ultime, elle est d'une certaine manière « ens ».

Ad primum ergo dicendum quod, licet bonum et ens sint idem secundum rem, quia tamen differunt secundum rationem, non eodem modo dicitur aliquid ens simpliciter, et bonum simpliciter.

[Ens simpliciter]

Nam cum ens dicat aliquid proprie esse in actu; actus autem proprie ordinem habeat ad potentiam; secundum hoc simpliciter aliquid dicitur ens, secundum quod primo discernitur ab eo quod est in potentia tantum. Hoc autem est esse substantiale rei uniuscuiusque; unde per suum esse substantiale dicitur unumquodque ens simpliciter.

Per actus autem superadditos, dicitur aliquid esse secundum quid, sicut esse album significat esse secundum quid, non enim esse album aufert esse in potentia simpliciter, cum adveniat rei iam praeexistenti in actu. 

[Bonum simpliciter]

Sed bonum dicit rationem perfecti, quod est appetibile, et per consequens dicit rationem ultimi. Unde id quod est ultimo perfectum, dicitur bonum simpliciter. Quod autem non habet ultimam perfectionem quam debet habere, quamvis habeat aliquam perfectionem inquantum est actu, non tamen dicitur perfectum simpliciter, nec bonum simpliciter, sed secundum quid.

[- - -]

Sic ergo

  • secundum primum esse, quod est substantiale, dicitur aliquid ens simpliciter et bonum secundum quid, idest inquantum est ens,
  • secundum vero ultimum actum dicitur aliquid ens secundum quid, et bonum simpliciter.

Sic ergo quod dicit Boetius,quod in rebus aliud est quod sunt bona, et aliud quod sunt, referendum est ad esse bonum et ad esse simpliciter,

  • quia secundum primum actum est aliquid ens simpliciter; et secundum ultimum, bonum simpliciter.
  • Et tamen secundum primum actum est quodammodo bonum, et secundum ultimum actum est quodammodo ens.

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Thomas d'Aquin - I.q5a2 - Primo in conceptione intellectus cadit ens

L'être (ens), selon la raison, est antérieur au bien. En effet, la ratio signifiée par le nom (per nomen) est ce que l'intellect conçoit d'une chose (de re) et qu'il signifie par la parole (per vocem) ; est donc antérieur (prius) selon la raison ce qui tombe en premier dans la conception de l'intellect.

Or, ce qui tombe en premier dans la conception de l'intellect, c'est l'être (ens), car chaque chose est connaissable selon qu'elle est en acte, comme il est dit au livre IX de la Métaphysique. D'où il suit que l'être (ens) est l'objet propre de l'intellect, et qu'il est ainsi le premier intelligible, comme le son est le premier audible. Ainsi donc, selon la raison, l'être est antérieur au bien.

Respondeo dicendum quod ens secundum rationem est prius quam bonum. Ratio enim significata per nomen, est id quod concipit intellectus de re, et significat illud per vocem, illud ergo est prius secundum rationem, quod prius cadit in conceptione intellectus.

Primo autem in conceptione intellectus cadit ens, quia secundum hoc unumquodque cognoscibile est, inquantum est actu, ut dicitur in IX Metaphys. Unde ens est proprium obiectum intellectus, et sic est primum intelligibile, sicut sonus est primum audibile. Ita ergo secundum rationem prius est ens quam bonum.


// : CGII.83.30

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Thomas d'Aquin - Iq5a2 - Ce qui est (ens) est antérieur au bien selon la raison

Ce qui est (ens) est antérieur au bien selon la raison (secundum rationem). En effet, la raison (ratio) signifiée par le nom est ce que l'intellect conçoit d'une chose (re) et qu'il signifie par la voix ; est donc antérieur selon la raison ce qui tombe en premier dans la conception de l'intellect.

Or, ce qui tombe en premier (primo) dans la conception de l'intellect, c'est l'« ens », parce qu'une chose n'est connaissable qu'en tant qu'elle est en acte, comme il est dit au livre IX de la Métaphysique. D'où, ce qui est (ens) est l’objet propre de l’intellect et son premier intelligible (primum intelligibile), comme le son est le premier audible (primum audibile).

Ainsi donc, l'« ens » est antérieur (prius) au bien selon la raison.

Respondeo dicendum quod ens secundum rationem est prius quam bonum. Ratio enim significata per nomen, est id quod concipit intellectus de re, et significat illud per vocem, illud ergo est prius secundum rationem, quod prius cadit in conceptione intellectus.

Primo autem in conceptione intellectus cadit ens, quia secundum hoc unumquodque cognoscibile est, inquantum est actu, ut dicitur in IX Metaphys. Unde ens est proprium obiectum intellectus, et sic est primum intelligibile, sicut sonus est primum audibile.

Ita ergo secundum rationem prius est ens quam bonum.


// : CGII.83.30 ; I.q16a4ad3

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