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Thomas d'Aquin - Comm.Noms.Divins.IV.1.269 - Dieu seul est bon par essence, les autres choses par participation

Il dit donc en premier lieu qu’après les préliminaires, il faut maintenant diriger le discours vers ce nom de bon, qui, dans la sainte Écriture, est attribué de manière excellente à la plus haute déité, laquelle, par sa bonté, se distingue de toutes les autres choses, comme cela ressort de ce passage de Luc 18 : Nul n'est bon, sinon Dieu seul. Et cela, pour deux raisons1 :

  • D'abord, certes, parce que l’essence divine elle-même est la bonté même, ce qui n'arrive pas dans les autres choses ; Dieu, en effet, est bon par son essence, tandis que toutes les autres choses le sont par participation ; chaque chose, en effet, est bonne en tant qu'elle est une chose en acte ; or, il est propre à Dieu d'être son [propre] être, d'où il suit que lui seul est sa [propre] bonté.
  • De même, les autres choses, bien qu'elles soient bonnes en tant qu'elles sont, obtiennent pourtant leur parfaite bonté par quelque chose de surajouté à leur être ; mais Dieu possède le complément de sa bonté dans son être même.
  • De même, les autres choses sont bonnes par ordre à quelque chose d'autre, qui est la fin ultime ; mais Dieu n'est ordonné à aucune fin hors de lui-même.

Ainsi donc,

  1. le premier trait qui est propre à la bonté divine est que cette bonté même est l'essence divine ;
  2. son second trait propre est qu'elle étend sa bonté à toutes [les choses], dont on dit qu'elles dérivent par participation de ce qui est dit bon par essence.

(Commentaire des Noms Divins, 4.1.269)

269. Dicit ergo primo quod post praemissa iam oportet sermonem dirigere de hoc nomine bonum quod in sacra Scriptura excellenter attribuitur supremae deitati, quae in bonitate distinguitur ab omnibus aliis rebus, ut patet per illud Lucae 18: nemo bonus nisi solus Deus. Et hoc, propter duo:

  • primo, quidem, quia ipsa divina essentia est ipsa bonitas, quod in aliis rebus non contingit: Deus enim est bonus per suam essentiam, omnia vero alia per participationem; unumquodque enim bonum est, secundum quod est res actu; Deo autem proprium est quod sit suum esse, unde ipse solus est sua bonitas.
  • Item, res aliae, etsi inquantum sunt, bonae sint, tamen perfectam bonitatem consequuntur per aliquod superadditum supra eorum esse; sed Deus in ipso suo esse, habet complementum suae bonitatis.
  • Item, res aliae sunt bonae per ordinem ad aliquid aliud, quod est ultimus finis; Deus autem non ordinatur ad aliquem finem extra se.

Sic igitur,

  1. primum quod est proprium divinae bonitatis est quod ipsa bonitas est essentia divina;
  2. secundum proprium eius est quod extendit bonitatem ad omnia, quae per participationem dicuntur derivari ab eo quod per essentiam dicitur.

 


1. Seule la première de ces raisons est détaillée, selon trois points distincts que l'ont peut rapprocher des trois modes de perfections de I.q6a3.

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Thomas d'Aquin - DePerf.5 - L'amour divin parfait des bienheureux

(...)

Dans cette béatitude céleste, en effet, l'intellect et la volonté de la créature raisonnable sont toujours (semper) et en acte (actualiter) portées (fertur) en Dieu, puisque cette béatitude consiste dans la fruition divine. Or, la béatitude n'est pas dans l'habitus, mais dans l'acte.

Et parce que

  • la créature raisonnable s'attachera intérieurement (inhaerebit1) à Dieu comme à sa fin ultime, laquelle est la vérité souveraine ;
  • [que], vers la fin ultime, toutes choses sont rapportées par l'intention ;
  • et [que] toutes les actions à accomplir sont disposées selon la règle de la fin ultime ;

il s'ensuit que, dans cette perfection de la béatitude, la créature raisonnable aimera Dieu :

  • de tout son cœur : pendant que toute son intention sera portée (feretur) en Dieu 
    • en tout ce qu'elle pense,
    • [en tout ce qu'elle] aime
    • ou [en toutes] ses actions (agit) ;
  • de tout son esprit : pendant que, toujours et en acte, son esprit sera porté (feretur) en Dieu, le voyant sans cesse, et jugeant de toutes choses en lui et selon sa vérité ;
  • de toute son âme : pendant que tout son affect sera porté (feretur) continuellement à aimer (diligendum) Dieu, et que toutes choses seront aimées (diligentur) à cause de lui ;
  • de toute sa force (ou de toutes ses puissances (viribus)) : pendant que la raison de tous ses actes extérieurs sera l'amour (dilectio) de Dieu.

C'est là le second mode de l'amour (dilectionis) divin parfait, qui est celui des bienheureux.

(De perfectione spiritualis vitae, V)

(...)

In illa enim caelesti beatitudine semper actualiter intellectus et voluntas creaturae rationalis in Deum fertur, cum in divina fruitione illa beatitudo consistat. Beatitudo autem non est in habitu, sed in actu.

Et quia

  • Deo creatura rationalis inhaerebit tanquam ultimo fini, qui est veritas summa:
  • in finem autem ultimum omnia per intentionem referuntur,
  • et secundum regulam ultimi finis omnia exequenda disponuntur;

consequens est quod in illa beatitudinis perfectione creatura rationalis diliget Deum

  • ex toto corde, dum tota eius intentio feretur in Deum 
    • ex omnibus quae cogitat,
    • amat
    • aut agit;
  • ex tota mente, dum semper actualiter mens eius feretur in Deum, ipsum semper videns, et omnia in ipso et secundum eius veritatem de omnibus iudicans;
  • ex tota anima, dum tota affectio eius ad Deum diligendum feretur continue, et propter ipsum omnia diligentur;
  • ex tota fortitudine vel ex omnibus viribus, dum omnium exteriorum actuum ratio erit Dei dilectio.

Hic est ergo secundus perfectae dilectionis divinae modus qui est beatorum.

 


 1. On peut traduire "adhèrera" mais en perdant l'aspect d'intériorité souligné par le "in".

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Thomas d'Aquin - DeVer.q24a4 - Distinction du libre arbitre au sens propre (un acte) et au sens usuel (une puissance)

  • Le libre arbitre, si l'on prête attention à la force du mot (vis vocabuli), désigne un acte ;
  • mais à partir de l'usage (ex usu) du langage est tirée une signification selon laquelle [le libre arbitre] est principe de l'acte.

En effet, lorsque nous disons que l’homme est [doué] de libre arbitre,

  • nous n'intelligeons pas (non intelligimus) qu’il juge librement en acte,
  • mais qu’il a en lui‑même de quoi pouvoir juger librement. 

(DeVer.q24a4)

  • Liberum arbitrium, si vis vocabuli attendatur, nominat actum ;
  • sed ex usu loquendi tractum est ut significet id quod est principium actus.

Cum enim dicimus esse hominem liberi arbitrii,

  • non intelligimus quod actu libere iudicet,
  • sed quod habeat in se unde possit libere iudicare. 

1. -- Le langage courant montre que nous préférons regarder le libre arbitre comme un pouvoir (donc comme une puissance en général) plutôt que comme cet acte de libre arbitre et cet autre acte de libre arbitre. Pour être libre, il faut "pratiquer" la liberté, c'est à dire poser concrètement tels actes de libre arbitre, c'est à dire tels actes de choix (desquels découlent telles actions). Pas de liberté seulement en puissance.

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Thomas d'Aquin - DeVer.q26a9ad7 - L'intellect peut "percevoir" la raison ou comme simplement nature ou comme proprement raison

La distinction par laquelle est distinguée raison comme raison et raison comme nature peut être intelligée (intelligi) de deux manières. [= intelligi, "être compris" ne rend pas l'acte simple de l'intellect lorsqu'il une chose est par lui intelligée, mieux vaudrait traduire par "être saisie" ou "être touchée", ~ le tugein d'Aristote. Concrètement, "comprendre" fait davantage référence à l'expérience du raisonnement.]

[A. Première manière de distinguer - du point de vue de l'être]

De la première manière,

  1. la raison « comme nature » est dîte raison
    • selon qu’elle est la nature de la créature rationnelle,
      • c’est‑à‑dire que, fondée dans l’essence de l’âme, elle donne au corps l’être naturel (esse naturale) ; [= ~ une chose est ce qu'elle est par sa partie la meilleure, mais cette partie est liée indirectement à des éléments qui ne lui sont pas propres du fait qu'elle appartient à un être qui ne réduit pas à elle]
  2. mais on parle de la raison « comme raison »
    • selon ce qui est le propre de la raison en tant qu’elle est raison,
      • et cela est son acte, parceque les puissances se définissent par les actes.

Ainsi, parce que la douleur

  • n’est pas dans la raison supérieure en tant qu’elle se rapporte à son objet par son acte propre
  • mais en tant qu’elle est enracinée dans l’essence de l’âme,

on dit que la raison supérieure subissait la douleur comme nature, et non comme raison.

(Et il en va de même pour la vue, qui est fondée sur le toucher en tant que l’organe de la vue est un organe du toucher ; la vue peut donc subir une blessure (laesionem) de deux façons : d’abord par son acte propre, comme lorsque la vue est émoussée par une lumière très forte, et c’est la souffrance de la vue comme vue ; ensuite en tant qu’elle est fondée dans le toucher, comme lorsque l’œil est piqué ou qu’il est dissous par quelque chaleur ; et cela n’est pas la souffrance (passio) de la vue comme vue, mais en tant qu’elle est un certain toucher.)

Distinctio illa qua distinguitur ratio ut ratio, et ratio ut natura, dupliciter potest intelligi.

 

[A.]

Uno modo ita quod

  1. ratio ut natura dicatur ratio
    • secundum quod est naturae creaturae rationalis,
    • prout scilicet fundata in essentia animae dat esse naturale corpori :
  2. ratio vero ut ratio dicatur
    • secundum id quod est proprium rationis in quantum est ratio ;
    • et hoc est actus eius, quia potentiae definiuntur per actus.

 

Quia igitur dolor

  • non est in superiori ratione prout secundum actum proprium comparatur ad obiectum,
  • sed secundum quod in essentia animae radicatur ;

ideo dicitur quod superior ratio patiebatur dolorem ut natura, non autem ut ratio.

Et est simile de visu qui fundatur super tactum, in quantum organum visus est organum tactus. Unde dupliciter visus potest pati laesionem : uno modo per actum proprium, sicut cum ab excellenti luce visio obtunditur : et haec est passio visus ut visus ; alio modo prout fundatur in tactu, ut cum oculus pungitur, vel aliquo calore dissolvitur : et hoc non est passio visus ut est visus, sed ut est quidam tactus.

[B. Première manière de distinguer - du point de vue de la connaissance et de l'appétit]

D'une autre manière peut être intelligée (intelligi) la distinction susdite, ainsi nous disons que la raison comprise (intelligi),

  • comme nature
    • selon que la raison se rapporte à ce que naturellement elle 
        • connaît
        • ou appète [= désire spirituellement, i.e : veut] ;
  • comme raison
    • selon que, par une certaine confrontation, elle est ordonnée à quelque chose (aliquid)
          • à connaître 
          • ou à appéter [= désirer],
        • attendu que le propre de la raison est de confronter.

Or il est certaines [choses] qui,

  • selon qu'elles sont considérées en elles-mêmes, sont à éviter,
  • mais appétées [désirées] selon qu'elles sont ordonnées à autre chose :

par exemple, la faim et la soif, considérées en elles-mêmes, sont à éviter, mais, si on les considère comme utiles au salut de l’âme ou du corps, alors on les recherche. Et ainsi, la raison comme raison se réjouit à leur sujet, au lieu que la raison comme nature s’attriste à cause d’elles. De même, la passion corporelle du Christ considérée en soi était à éviter : c’est pourquoi la raison comme nature s’en attristait et ne la voulait pas (nolebat) ; mais en tant qu’elle était ordonnée au salut du genre humain, alors elle était bonne et objet d’appétit (appetibilis) ; et ainsi, la raison comme raison la voulait (volebat) et en retirait une joie.

(DeVer.q26a9ad7)

[B.]

Alio modo potest intelligi praedicta distinctio, ut dicamus

  • rationem ut naturam intelligi
    • secundum quod ratio comparatur ad ea quae naturaliter
      • cognoscit
      • vel appetit ;
  • rationem vero ut rationem,
    • secundum quod per quamdam collationem ordinatur ad aliquid
        • cognoscendum
        • vel appetendum,
      • eo quod rationis est proprium conferre.

Sunt enim quaedam quae

  • secundum se considerata sunt fugienda,
  • appetuntur vero secundum ordinem ad aliud :

sicut fames et sitis secundum se considerata sunt fugienda ; prout autem considerantur ut utilia ad salutem animae vel corporis, sic appetuntur. Et sic ratio ut ratio de eis gaudet, ratio vero ut natura de eis tristatur. Ita etiam passio corporalis Christi in se considerata fugienda erat : unde ratio ut natura de ea contristabatur et eam nolebat ; prout vero ordinabatur ad salutem humani generis, sic bona erat et appetibilis ; et sic ratio ut ratio eam volebat, et inde gaudebat.

 


 

1. -- Dans la 2ème manière de distinguer on met la raison face à son objet ou en disant comparatur ou en disantordinatur. Voir ce que cela implique : 

Raison comme nature
(point de vue immédiat, matériel)

Raison comme raison
(point de vue de la fin)

comparatur ordinatur
naturellement per collationem
la raison s'attriste de la faim et de la soif, car avoir faim ou soif n'est pas agréable la raison se réjouit de la faim et de la soif, car la faim et la soif sont ordonnées à me nourrir, sans quoi je mourrais
   

 

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Thomas d'Aquin - I-II.q22a3ad2 - ~ L'appétit sensible pâtit plus qu'il n'est actué alors que l'appétit intellectuel est plus actué qu'il ne pâtit

On dit que la magnitude [= l'ampleur] de la passion

  • ne dépend pas seulement de la puissance (ex virtute) de l'agent,
  • mais encore de la passibilité (ex passibilitate) de celui qui pâtit,

parce que les choses qui sont bien passibles (quae sunt bene passibilia) pâtissent beaucoup même de la part d'un agent faible.

  • Donc bien que l'objet de l'appétit intellectuel soit plus actif que l'objet de l'appétit sensitif, [ce qui devrait donc entraîner une plus grande passion dans celui qui pâtit]
  • pourtant l'appétit sensitif est plus passif.

(Somme, I-II.q22a3ad2)

Dicendum quod magnitudo passionis

  • non solum dependet ex virtute agentis,
  • sed etiam ex passibilitate patientis,

quia quae sunt bene passibilia, multum patiuntur etiam a parvis activis.

  • Licet ergo obiectum appetitus intellectivi sit magis activum quam obiectum appetitus sensitivi,
  • tamen appetitus sensitivus est magis passivus.

 


 1. -- "quia quae sunt bene passibilia...", comprendre  : "parce ques les choses disposées à pâtir pâtissent beaucoup même de la part d'une cause de moindre importance".

2. -- Puisque TH. dit que la passion est davantage dans la partie sensible que dans la partie intellectuelle, il reconnît par là même que la prtie intellectuelle possède un côté passif, sans doute a-t-il ici en tête l'intellect passif.

3. -- Ici TH. semble dire que puisque le monde de l'appétit sensible est lié à la matière il est davantage passible que la partie appétit intellectuel. Alors que la partie intellectuelle, du fait même qu'elle est intellectuelle, est davantage portée à l'acte. L'objet de de l'appétit intellectuel actue davantage l'appétit intellectuel qu'il ne le fait pâtir. Par exemple, lorsque Dieu se révèle à nous, il nous actue plus qu'il ne nous fait pâtir.

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Thomas d'Aquin - I-II.q29a6 - La colère est toujours causée par quelque chose de particulier

La colère toujours est causée à partir de quelque chose de particulier, parce qu'elle [est causée] à partir de quelque acte qui nous a blessé ; et les actes sont [des choses] particulières.

Et c'est pour cela que le Philosophe dit que "la colère est à propos d'une [chose] singulière, tandis que la haine peut exister à propos de quelque chose en général". [Thomas se plaçant ici uniquement au plan passionnel.]

(Somme, I-II.q29a6)

Ira semper causatur ex aliquo particulari, quia ex aliquo actu laedentis; actus autem particularium sunt.

Et propter hoc philosophus dicit quod ira semper est ad aliquid singulare; odium vero potest esse ad aliquid in genere.

 

 

 

 

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Thomas d'Aquin - I.q5a1 - Le bien et ce qui est (ens) sont une même chose

Il faut répondre en disant que le bien et ce qui est (ens) sont

  • une même [réalité] selon la chose (secundum rem),
  • mais diffèrent selon la raison (secundum rationem).

Ce qui se manifeste (patet) ainsi.

  1. La ratio boni consiste en effet en ceci qu’une chose soit désirable (appetibile) ; c’est pourquoi le Philosophe, au livre I de l’Éthique, dit que « le bien est ce que tous désirent (appetunt) ».
  2. Or, il est manifeste (manifestum) que chaque chose n’est désirable (appetibile) qu’en tant qu’elle est parfaite, car tous désirent (omnia appetunt) leur perfection.
  3. Mais une chose est parfaite selon qu'elle est en acte ;
  4. d’où il est manifeste (manifestum) qu’une chose est bonne selon qu'elle est un être (ens), car l’être (esse) est l’actualité de toute chose (omnis rei), comme cela ressort de ce qui précède.
  5. Dès lors, il est manifeste (manifestum) que
    • le bien et ce qui est (ens) sont la même [chose] selon la chose,
    • mais le bien dit la ratio désirable (rationem appetibilis), ce que ne dit pas l'être (ens). 

Respondeo dicendum quod

  • bonum et ens sunt idem secundum rem,
  • sed differunt secundum rationem tantum.

Quod sic patet.

  1. Ratio enim boni in hoc consistit, quod aliquid sit appetibile, unde Philosophus, in I Ethic., dicit quod bonum est quod omnia appetunt.
  2. Manifestum est autem quod unumquodque est appetibile secundum quod est perfectum, nam omnia appetunt suam perfectionem.
  3. Intantum est autem perfectum unumquodque, inquantum est actu,
  4. unde manifestum est quod intantum est aliquid bonum, inquantum est ens, esse enim est actualitas omnis rei, ut ex superioribus patet.
  5. Unde manifestum est quod
    • bonum et ens sunt idem secundum rem,
    • sed bonum dicit rationem appetibilis, quam non dicit ens.
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Thomas d'Aquin - I.q5a1ad1 - Ens et bonum, simpliciter et secundum quid

A la première objection, il faut donc répondre que, bien que le bien et ce qui est (ens) soient une même chose selon la réalité (secundum rem), parce qu'ils diffèrent cependant selon la raison (secundum rationem), il n'est pas dit de la même manière [qu']un quelque chose [est] "ens" absolument (ens simpliciter), et bon absolument (bonum simpliciter).

[Ens simpliciter]

En effet, puisque "ens" exprime qu'un quelque chose est proprement en acte, et que l'acte a proprement un rapport à la puissance, c'est selon ceci qu'une chose est dite "ens" absolument (simpliciter) : selon ce par quoi elle est d'abord distinguée de ce qui est seulement en puissance (quod est in potentia). Or, ceci est l'être substantiel (esse substantiale) de chaque chose ; c'est pourquoi, par son être substantiel, chaque chose est dite "ens" absolument (simpliciter).

Par les actes surajoutés, en revanche, on dit qu'un quelque chose (aliquid) est "sous un certain rapport" (secundum quid) ; ainsi, "être blanc" (esse album) signifie "être sous un certain rapport" (esse secundum quid) : car "être blanc" (esse album) ne retire pas l'être en puissance (esse in potentia) absolument, puisqu'il advient à une chose (rei) déjà préexistante en acte.

[Bonum simpliciter]

Mais le bien dit la ratio de parfait (rationem perfecti) — ce qui est appétible — et par voie de conséquence il exprime la ratio d'ultime (rationem ultimi). C'est pourquoi ce qui possède sa perfection ultime est dit bon absolument (bonum simpliciter). Quant à ce qui ne possède pas la perfection ultime qu'il doit avoir — bien qu'il possède une certaine perfection en tant qu'il est en acte — on ne le dit pourtant pas parfait absolument, ni bon absolument, mais sous un certain rapport (secundum quid).

[Ce qui est dit absolument, selon l'acte premier et selon l'acte ultime]

Ainsi donc,

  • selon son premier être (secundum primum esse), qui est substantiel, un quelque chose (aliquid) est dit « ens » absolument et bon sous un certain rapport, c'est-à-dire en tant qu'il est « ens » ;
  • tandis que selon l'acte ultime (secundum ultimum actum), un quelque chose (aliquid) est dit « ens » sous un certain rapport, et bon absolument.

Ainsi donc, ce que dit Boèce, à savoir que dans les choses (in rebus) autre est le fait qu'elles soient bonnes, et autre le fait qu'elles soient, doit être rapporté à l'être bon (esse bonum) et à l'être absolument (esse simpliciter) ;

  • car selon le premier acte, un quelque chose (aliquid) est « ens » absolument, et selon l'acte ultime, bon absolument.
  • Et pourtant, selon le premier acte, elle est d'une certaine manière bonne, et selon l'acte ultime, elle est d'une certaine manière « ens ».

Ad primum ergo dicendum quod, licet bonum et ens sint idem secundum rem, quia tamen differunt secundum rationem, non eodem modo dicitur aliquid ens simpliciter, et bonum simpliciter.

[Ens simpliciter]

Nam cum ens dicat aliquid proprie esse in actu; actus autem proprie ordinem habeat ad potentiam; secundum hoc simpliciter aliquid dicitur ens, secundum quod primo discernitur ab eo quod est in potentia tantum. Hoc autem est esse substantiale rei uniuscuiusque; unde per suum esse substantiale dicitur unumquodque ens simpliciter.

Per actus autem superadditos, dicitur aliquid esse secundum quid, sicut esse album significat esse secundum quid, non enim esse album aufert esse in potentia simpliciter, cum adveniat rei iam praeexistenti in actu. 

[Bonum simpliciter]

Sed bonum dicit rationem perfecti, quod est appetibile, et per consequens dicit rationem ultimi. Unde id quod est ultimo perfectum, dicitur bonum simpliciter. Quod autem non habet ultimam perfectionem quam debet habere, quamvis habeat aliquam perfectionem inquantum est actu, non tamen dicitur perfectum simpliciter, nec bonum simpliciter, sed secundum quid.

[- - -]

Sic ergo

  • secundum primum esse, quod est substantiale, dicitur aliquid ens simpliciter et bonum secundum quid, idest inquantum est ens,
  • secundum vero ultimum actum dicitur aliquid ens secundum quid, et bonum simpliciter.

Sic ergo quod dicit Boetius,quod in rebus aliud est quod sunt bona, et aliud quod sunt, referendum est ad esse bonum et ad esse simpliciter,

  • quia secundum primum actum est aliquid ens simpliciter; et secundum ultimum, bonum simpliciter.
  • Et tamen secundum primum actum est quodammodo bonum, et secundum ultimum actum est quodammodo ens.

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Thomas d'Aquin - I.q5a2 - Primo in conceptione intellectus cadit ens

L'être (ens), selon la raison, est antérieur au bien. En effet, la ratio signifiée par le nom (per nomen) est ce que l'intellect conçoit d'une chose (de re) et qu'il signifie par la parole (per vocem) ; est donc antérieur (prius) selon la raison ce qui tombe en premier dans la conception de l'intellect.

Or, ce qui tombe en premier dans la conception de l'intellect, c'est l'être (ens), car chaque chose est connaissable selon qu'elle est en acte, comme il est dit au livre IX de la Métaphysique. D'où il suit que l'être (ens) est l'objet propre de l'intellect, et qu'il est ainsi le premier intelligible, comme le son est le premier audible. Ainsi donc, selon la raison, l'être est antérieur au bien.

Respondeo dicendum quod ens secundum rationem est prius quam bonum. Ratio enim significata per nomen, est id quod concipit intellectus de re, et significat illud per vocem, illud ergo est prius secundum rationem, quod prius cadit in conceptione intellectus.

Primo autem in conceptione intellectus cadit ens, quia secundum hoc unumquodque cognoscibile est, inquantum est actu, ut dicitur in IX Metaphys. Unde ens est proprium obiectum intellectus, et sic est primum intelligibile, sicut sonus est primum audibile. Ita ergo secundum rationem prius est ens quam bonum.


// : CGII.83.30

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Thomas d'Aquin - I.q5a3 - Tout ens, en tant qu'ens, est bon.

Tout être (omnes ens), en tant qu'il est être (ens), est bon. Tout être, en effet, en tant qu'il est être, est en acte, et d'une certaine manière parfait, car tout acte est une certaine perfection. Or, le parfait possède raison d'appétible et de bon, comme il appert par ce qui a été dit. D'où il suit que tout être, en tant que tel, est bon. 

Respondeo dicendum quod omne ens, inquantum est ens, est bonum. Omne enim ens, inquantum est ens, est in actu, et quodammodo perfectum, quia omnis actus perfectio quaedam est. Perfectum vero habet rationem appetibilis et boni, ut ex dictis patet. Unde sequitur omne ens, inquantum huiusmodi, bonum esse.

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Thomas d'Aquin - I.q79a10 - Distinction intelligence et intellect

Ce nom "intelligence" signifie proprement l'acte même de l'intellect qui est intelliger. (...) Ainsi donc l'intelligence de l'intellect n'est pas distinguée

  • comme une puissance à l'égard d'une puissance ;
  • mais comme l'acte d'une puissance.

(Somme, I.q79a10)

 

Hoc nomen intelligentia proprie significat ipsum actum intellectus qui est intelligere. (...) Sic ergo intelligentia ab intellectu non distinguitur

  • sicut potentia a potentia;
  • sed sicut actus a potentia.

 

 

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Thomas d'Aquin - I.q79a10ad3 - Intelligence | Intention | Raisonnement-Découverte | Jugement | Sagesse | Parole intérieure | Parole extérieure

Tous ces actes que le Damascène énumère sont une seule puissance, c'est à dire la [puissance] intellectuelle.

  1. Premièrement elle appréhende simplement quelque chose, et cet acte est dit intelligence.
  2. Deuxièmement, ce qu’elle a appréhendé, elle l'ordonne à quelque chose d'autre à connaître ou à opérer [= agir], et cela est appelé intention.
  3. Alors qu'elle persiste à chercher ce vers quoi elle tend, cela est appelé "découverte par la réflexion" (excogitatio).
  4. Alors qu'elle examine ce qui a été découvert par la réflexion pour [parvenir] à quelque chose de certain, cela est dit connaître ou faire oeuvre de sagesse (scire ver sapere) ; ce qu'est la phronèsis ou la sagesse, car "la sagesse c'est juger ", comme il est dit en Métaphysique I.
  5. Alors qu'elle tient quelque chose pour certain, comme quelque chose qui a été examiné, elle pense à comment manifester [= communiquer] cela aux autres, et cela est la disposition de la parole intérieure (intrioris sermonis) ;
  6. de quoi procède la parole extérieure (exterior locutio).

Et en effet toute différence dans les actes ne se diversifie pas en puissances ; mais celle-là seulement qui ne peut être réduite au même principe, comme il a été dit plus haut.

(Somme, I.q79a10ad3)

 

Omnes illi actus quos Damascenus enumerat, sunt unius potentiae, scilicet intellectivae.

  1. Quae primo quidem simpliciter aliquid apprehendit, et hic actus dicitur intelligentia.
  2. Secundo vero, id quod apprehendit, ordinat ad aliquid aliud cognoscendum vel operandum, et hic vocatur intentio.
  3. Dum vero persistit in inquisitione illius quod intendit, vocatur excogitatio.
  4. Dum vero id quod est excogitatum examinat ad aliqua certa, dicitur scire vel sapere; quod est phronesis, vel sapientiae, nam sapientiae est iudicare, ut dicitur in I Metaphys.
  5. Ex quo autem habet aliquid pro certo, quasi examinatum, cogitat quomodo possit illud aliis manifestare, et haec est dispositio interioris sermonis;
  6. ex qua procedit exterior locutio.

Non enim omnis differentia actuum potentias diversificat; sed solum illa quae non potest reduci in idem principium, ut supra dictum est.

  

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1. -- Excogitatio : Ch. V. Héris : réflexion ; F.-X. Putallaz : invention. Il s'agit d'une phase où l'on cherche à préciser par raisonnement intérieur.

2. -- Appréhension --> Intention --> Réflexion --> Jugement (oeuvre de sagesse) --> Parole intérieure --> Parole extérieure

3. -- On notera que l'appréhension est ici appelée intelligence, c'est à dire acte de l'intellect. Mais l'appréhension n'est pas le seul acte de l'intellect, celui-ci peut aussi juger, (même si, pour se faire, il est souvent besoin de faire appel aux raisonnements, à la raison). Voir DeVer.q15a1ad4.

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