De plus. Puisque la nature est toujours ordonnée à un seul (ordinetur ad unum), il faut qu’à une seule puissance soit naturellement [ordonnée] à un seul objet : comme la vue à la couleur, et l’ouïe au son.
L’intellect étant donc une puissance unique, il existe pour lui un seul objet naturel dont il possède la connaissance par soi et naturellement. Or, il faut que ce soit là ce sous quoi sont compris tous les choses connues par l’intellect : de même que sous la couleur sont comprises toutes les couleurs, lesquelles sont visibles par soi.
Cela n’est rien d’autre que ce qui est (ens). Naturellement donc, notre intellect connaît ce qui est (ens), et ce qui appartient par soi à l’ens en tant que tel ; connaissance dans laquelle se fonde la connaissance des premiers principes, comme : "il n'est pas [possible] d'affirmer et de nier en même temps", et autres [principes] de ce genre.
Notre intellect ne connaît donc naturellement que ces seuls principes, et les conclusions par eux : de même que par la couleur, la vue connaît aussi bien les [sensibles] communs que les sensibles par accident.
Adhuc. Cum natura semper ordinetur ad unum, unius virtutis oportet esse naturaliter unum obiectum: sicut visus colorem, et auditus sonum.
Intellectus igitur cum sit una vis, est eius unum naturale obiectum, cuius per se et naturaliter cognitionem habet. Hoc autem oportet esse id sub quo comprehenduntur omnia ab intellectu cognita: sicut sub colore comprehenduntur omnes colores, qui sunt per se visibiles.
Quod non est aliud quam ens. Naturaliter igitur intellectus noster cognoscit ens, et ea quae sunt per se entis inquantum huiusmodi; in qua cognitione fundatur primorum principiorum notitia, ut non esse simul affirmare et negare, et alia huiusmodi.
Haec igitur sola principia intellectus noster naturaliter cognoscit, conclusiones autem per ipsa: sicut per colorem cognoscit visus tam communia quam sensibilia per accidens.
Lorsqu'on dit que l'ens ne peut être appréhendé sans la raison de vrai (ratione veri), cela peut s'entendre de deux manières.
D'une manière, de telle sorte que l'ens ne soit pas appréhendé sans que la raison de vrai ne suive (assequatur) l'appréhension de l'ens. Et ainsi, cette parole possède la vérité.
D'une autre manière, cela pourrait s'entendre ainsi : que l'ens ne pourrait être appréhendé, à moins que ne soit appréhendée la raison de vrai. Et cela est faux.
Mais le vrai ne peut être appréhendé sans que ne soit appréhendée la ratio entis, car l'ens tombe (cadit) dans la ratio veri. Et c'est semblable [au cas] où nous comparerions l'intelligible à l'ens. En effet, on ne peut intelliger l'ens sans que l'ens soit intelligible ;
mais pourtant, on peut intelliger l'ens de telle sorte que l'on n'en intellige pas l'intelligibilité. Et de même, l'ens intelligé est vrai, pourtant, en intelligeant l'ens, on n'intellige pas le vrai.
Ad tertium dicendum quod, cum dicitur quod ens non potest apprehendi sine ratione veri, hoc potest dupliciter intelligi.
Uno modo, ita quod non apprehendatur ens, nisi ratio veri assequatur apprehensionem entis. Et sic locutio habet veritatem.
Alio modo posset sic intelligi, quod ens non posset apprehendi, nisi apprehenderetur ratio veri. Et hoc falsum est.
Sed verum non potest apprehendi, nisi apprehendatur ratio entis, quia ens cadit in ratione veri. Et est simile sicut si comparemus intelligibile ad ens. Non enim potest intelligi ens, quin ens sit intelligibile,
sed tamen potest intelligi ens, ita quod non intelligatur eius intelligibilitas. Et similiter ens intellectum est verum, non tamen intelligendo ens, intelligitur verum.
Mon commentaire : L'appréhension de la ratio entis est à l'appréhension du vrai ce que l'intelligibilité est à l'intellection de l'ens. La notion d'ensest nécessaire à l'appréhension du vrai, comme l'intelligibilité est nécessaire à l'intellection de l'ens. On ne peut penser le vrai sans l'ens, mais on peut penser l'ens sans le vrai, bien qu'en pensant l'ens on pense quelque chose de vrai, tout comme on n'a pas besoin de savoir ce qu'est l'intelligibilité pour penser quelque chose d'intelligible.
Commentaire Gemini :
L'intellect est si puissant qu'il peut posséder l'être (connaissance directe) avant même de se rendre compte qu'il possède la vérité (connaissance réflexive). C'est ce qui permet au sage de s'appuyer sur une réalité solide (l'être) avant de se délecter de sa conformité (la vérité).
Au niveau de l'exercice : On ne peut pas penser l'ens sans que cela soit (en exercice) un acte vrai.
Au niveau de la spécification : On peut tout à fait penser l'ens sans avoir (en spécification) la notion de vérité à l'esprit.
C'est cette souplesse qui permet à Thomas de maintenir que l'ens est le premier objet connu, tout en affirmant que la vérité accompagne nécessairement toute connaissance. On saisit le réel avant de qualifier notre saisie de "vraie".
Sur le premier point, il faut donc répondre que la volonté et l'intellect s'incluent mutuellement ; car
l'intellect intellige la volonté,
et la volonté veut que l'intellect intellige.
Ainsi donc, parmi les choses qui sont ordonnées à l'objet de la volonté, sont contenues aussi celles qui appartiennent à l'intellect ; et inversement.
C'est pourquoi,
dans l'ordre des appétibles (appetibilium),
le bien se comporte comme l'universel,
et le vrai comme le particulier ;
mais dans l'ordre des choses intelligibles (intelligibilium), c'est l'inverse.
Du fait donc que le vrai est un certain bien, il s'ensuit que le bien est antérieur dans l'ordre des désirables, mais non qu'il soit antérieur absolument (simpliciter).
Ad primum ergo dicendum quod voluntas et intellectus mutuo se includunt,
nam intellectus intelligit voluntatem,
et voluntas vult intellectum intelligere.
Sic ergo inter illa quae ordinantur ad obiectum voluntatis, continentur etiam ea quae sunt intellectus; et e converso.
Unde in ordine appetibilium,
bonum se habet ut universale,
et verum ut particulare,
in ordine autem intelligibilium est e converso.
Ex hoc ergo quod verum est quoddam bonum, sequitur quod bonum sit prius in ordine appetibilium, non autem quod sit prius simpliciter.
Est quelque chose de premier (prius ratione) selon la raison ce qui tombe en premier dans l'intellect.
L'intellect, en effet, appréhende en premier (per prius) l'être lui-même (ipsum ens) ; et secondairement, il s'appréhende intelliger l'ens ; et troisièmement, il s'appréhende appéter l'ens.
D'où, en premier est la ratio entis, deuxièmement la ratio veri, troisièmement la ratio boni, bien que le bien soit dans les choses (in rebus).
Ad secundum dicendum quod secundum hoc est aliquid prius ratione, quod prius cadit in intellectu.
Intellectus autem per prius apprehendit ipsum ens; et secundario apprehendit se intelligere ens; et tertio apprehendit se appetere ens.
Unde primo est ratio entis, secundo ratio veri, tertio ratio boni, licet bonum sit in rebus.
L'être (ens), selon la raison, est antérieur au bien. En effet, la ratio signifiée par le nom (per nomen) est ce que l'intellect conçoit d'une chose (de re) et qu'il signifie par la parole (per vocem) ; est donc antérieur (prius) selon la raison ce qui tombe en premier dans la conception de l'intellect.
Or, ce qui tombe en premier dans la conception de l'intellect, c'est l'être (ens), car chaque chose est connaissable selon qu'elle est en acte, comme il est dit au livre IX de la Métaphysique. D'où il suit que l'être (ens) est l'objet propre de l'intellect, et qu'il est ainsi le premier intelligible, comme le son est le premier audible. Ainsi donc, selon la raison, l'être est antérieur au bien.
Respondeo dicendum quod ens secundum rationem est prius quam bonum. Ratio enim significata per nomen, est id quod concipit intellectus de re, et significat illud per vocem, illud ergo est prius secundum rationem, quod prius cadit in conceptione intellectus.
Primo autem in conceptione intellectus cadit ens, quia secundum hoc unumquodque cognoscibile est, inquantum est actu, ut dicitur in IX Metaphys. Unde ens est proprium obiectum intellectus, et sic est primum intelligibile, sicut sonus est primum audibile. Ita ergo secundum rationem prius est ens quam bonum.
Ce qui est (ens) est antérieur au bien selon la raison (secundum rationem). En effet, la raison (ratio) signifiée par le nom est ce que l'intellect conçoit d'une chose (re) et qu'il signifie par la voix ; est donc antérieur selon la raison ce qui tombe en premier dans la conception de l'intellect.
Or, ce qui tombe en premier (primo) dans la conception de l'intellect, c'est l'« ens », parce qu'une chose n'est connaissable qu'en tant qu'elle est en acte, comme il est dit au livre IX de la Métaphysique. D'où, ce qui est (ens) est l’objet propre de l’intellect et son premier intelligible (primum intelligibile), comme le son est le premier audible (primum audibile).
Ainsi donc, l'« ens » est antérieur (prius) au bien selon la raison.
Respondeo dicendum quod ens secundum rationem est prius quam bonum. Ratio enim significata per nomen, est id quod concipit intellectus de re, et significat illud per vocem, illud ergo est prius secundum rationem, quod prius cadit in conceptione intellectus.
Primo autem in conceptione intellectus cadit ens, quia secundum hoc unumquodque cognoscibile est, inquantum est actu, ut dicitur in IX Metaphys. Unde ens est proprium obiectum intellectus, et sic est primum intelligibile, sicut sonus est primum audibile.
Ita ergo secundum rationem prius est ens quam bonum.