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Thomas d'Aquin - I-II.q28a1 - L'union affective se fait formellement et l'union effective se fait réellement

Il semble que l'union ne soit pas un effet de l'amour. L'absence, en effet, répugne à l'union. Mais, l'amour est compatible avec l'absence, l'Apôtre, en parlant de lui-même (comme le dit la Glose), dit en effet dans l'Épître aux Galates : « Ce qui est bon, c'est de rivaliser pour le bien en tout temps, et non seulement quand je suis présent parmi vous ». Donc, l'union n'est pas un effet de l'amour.

Videtur quod unio non sit effectus amoris. Absentia enim unioni repugnat. Sed amor compatitur secum absentiam, dicit enim apostolus, ad Galat. IV, bonum aemulamini in bono semper (loquens de seipso, ut Glossa dicit), et non tantum cum praesens sum apud vos. Ergo unio non est effectus amoris.

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En outre, toute union est soit par essence — comme la forme s’unit à la matière, l’accident au sujet, et la partie au tout ou à une autre partie pour la constitution du tout — soit elle est par similitude, que ce soit de genre, d’espèce ou d’accident. Or, l’amour ne cause pas l’union d’essence ; autrement, on n’aurait jamais d’amour pour des choses qui sont divisées par essence. Quant à l’union qui est par similitude, l’amour ne la cause pas, mais il est plutôt causé par elle, comme il a été dit. Donc, l’union n’est pas un effet de l’amour.

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Praeterea, omnis unio aut est per essentiam, sicut forma unitur materiae, et accidens subiecto, et pars toti vel alteri parti ad constitutionem totius, aut est per similitudinem vel generis, vel speciei, vel accidentis. Sed amor non causat unionem essentiae, alioquin nunquam haberetur amor ad ea quae sunt per essentiam divisa. Unionem autem quae est per similitudinem, amor non causat, sed magis ab ea causatur. Ut dictum est. Ergo unio non est effectus amoris.

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En outre, le sens en acte devient le sensible en acte, et l'intellect en acte devient l'intelligé (fit intellectum) en acte. Or, l'amant en acte ne devient pas l'aimé en acte. Donc l'union est davantage un effet de la connaissance que de l'amour.

Praeterea, sensus in actu fit sensibile in actu, et intellectus in actu fit intellectum in actu. Non autem amans in actu fit amatum in actu. Ergo unio magis est effectus cognitionis quam amoris.

 Sed contra  
 Contrairement à cela Denys dit, au chap. IV des Noms divins, que tout amour est une force (virtus) unitive. Sed contra est quod dicit Dionysius, IV cap. de Div. Nom., quod amor quilibet est virtus unitiva.
Réponse  

Double est l'union de l'amant à l'aimé.

  • L'une selon la réalité (secundum rem), lorsque ce qui est aimé est présent à l'amant.
  • L'autre selon l'affect (secundum affectum). Cette [union] doit être considérée à partir d'une appréhension qui a précédé, car tout mouvement de l'appétit fait suite à une appréhension. 

Or, puisque double est l'amour, celui de concupiscence et celui d'amitié, l’un et l’autre procèdent d'une certaine appréhension de l'unité de l'aimé à l'amant.

  • En effet, quand quelqu'un aime quelque chose comme objet de concupiscence, il l'appréhende comme tendant (pertinens) à son bien être (bene esse).
  • Et de même, quand quelqu'un aime quelqu'un d'un amour d'amitié, il veut pour lui le bien comme il veut le bien pour soi ; d'où il l'appréhende comme un autre soi-même, en tant qu'il veut pour lui le bien comme pour lui-même. C'est pourquoi on appelle l'ami "un autre soi-même". Et Augustin dit : "Il a bien parlé de son ami, celui qui l'a appelé la moitié de son âme." 

 

Respondeo dicendum quod duplex est unio amantis ad amatum.

  • Una quidem secundum rem, puta cum amatum praesentialiter adest amanti.
  • Alia vero secundum affectum. Quae quidem unio consideranda est ex apprehensione praecedente, nam motus appetitivus sequitur apprehensionem.

Cum autem sit duplex amor, scilicet concupiscentiae et amicitiae, uterque procedit ex quadam apprehensione unitatis amati ad amantem.

  • Cum enim aliquis amat aliquid quasi concupiscens illud, apprehendit illud quasi pertinens ad suum bene esse.
  • Similiter cum aliquis amat aliquem amore amicitiae, vult ei bonum sicut et sibi vult bonum, unde apprehendit eum ut alterum se, inquantum scilicet vult ei bonum sicut et sibi ipsi. Et inde est quod amicus dicitur esse alter ipse, et Augustinus dicit, in IV Confess., bene quidam dixit de amico suo, dimidium animae suae.
  • La première union, l'amour la fait effectivement, car il meut à désirer et à rechercher la présence de l'aimé comme lui convenant et lui appartenant (ad se pertinentis).
  • La seconde union l'amour la fait formellement, car l'amour lui-même est une telle union ou un [tel] lien.

Ce qui fait dire à S. Augustin que l'amour est 

    1. "comme une sorte de vie joignant deux êtres
    2. ou tendant à les joindre : l'amant et celui qui est aimé".
    1. Le mot "joignant" se réfère à l'union de l'affect, sans laquelle il n'est point d'amour,
    2. et ces mots : "cherchant à les joindre" visent (pertinet) l'union réelle.
  • Primam ergo unionem amor facit effective, quia movet ad desiderandum et quaerendum praesentiam amati, quasi sibi convenientis et ad se pertinentis.
  • Secundam autem unionem facit formaliter, quia ipse amor est talis unio vel nexus.

Unde Augustinus dicit, in VIII de Trin., quod amor est

  • quasi vita quaedam duo aliqua copulans,
  • vel copulare appetens, amantem scilicet et quod amatur.

Quod enim dicit copulans, refertur ad unionem affectus, sine qua non est amor, quod vero dicit copulare intendens, pertinet ad unionem realem.

Réponses aux objections  

Il faut donc dire que cette objection procède de l’union réelle. Celle-ci, certes, la délectation la requiert comme sa cause ; le désir, quant à lui, existe dans l'absence réelle de l'aimé ; mais l'amour, lui, existe aussi bien dans l'absence que dans la présence.

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Ad primum ergo dicendum quod obiectio illa procedit de unione reali. Quam quidem requirit delectatio sicut causam, desiderium vero est in reali absentia amati, amor vero et in absentia et in praesentia.

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Il faut dire que l’union se rapporte à l’amour de trois manières.

[L'union comme cause de l'amour - (N'est pas elle-même un amour)]

Une certaine union, en effet, est cause de l’amour. 

  • Et celle-ci est certes l’union substantielle, pour ce qui est de l’amour par lequel on s’aime soi-même ; 
  • mais pour ce qui est de l’amour par lequel on aime les autres, c’est l’union de similitude, comme il a été dit.

[L'union comme l'amour lui-même - Le plan de l'affect]

Une certaine union est, essentiellement, l’amour lui-même. Et celle-ci est l’union selon l’adaptation (coaptationem) de l’affect. Cette dernière est certes assimilée (assimilatur) à l’union substantielle, dans la mesure où l’amant se rapporte à l’aimé, dans l’amour d’amitié, comme à soi-même ; et dans l’amour de concupiscence, comme à quelque chose de soi.

[L'union comme effet - Le plan de l'union réelle]

Enfin, une certaine union est effet de l’amour. Et celle-ci est l’union réelle (union realis), que l’amant recherche de la chose aimée. Et cette union-là est certes selon ce qui convient (convenientiam) à l'amour : comme le rapporte en effet le Philosophe au livre II de la Politique, Aristophane disait que les amants désireraient de deux ne faire qu'un, mais comme il en résulterait que l'un des deux ou les deux seraient corrompus, ils recherchent l'union qui convient et qui sied ; à savoir de vivre ensemble, de parler ensemble, et d'être conjoints dans d'autres choses de ce genre.

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Ad secundum dicendum quod unio tripliciter se habet ad amorem.

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Quaedam enim unio est causa amoris.

  • Et haec quidem est unio substantialis, quantum ad amorem quo quis amat seipsum,
  • quantum vero ad amorem quo quis amat alia, est unio similitudinis, ut dictum est.

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Quaedam vero unio est essentialiter ipse amor. Et haec est unio secundum coaptationem affectus. Quae quidem assimilatur unioni substantiali, inquantum amans se habet ad amatum, in amore quidem amicitiae, ut ad seipsum; in amore autem concupiscentiae, ut ad aliquid sui.

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Quaedam vero unio est effectus amoris. Et haec est unio realis, quam amans quaerit de re amata. Et haec quidem unio est secundum convenientiam amoris, ut enim philosophus refert, II Politic., Aristophanes dixit quod amantes desiderarent ex ambobus fieri unum, sed quia ex hoc accideret aut ambos aut alterum corrumpi, quaerunt unionem quae convenit et decet; ut scilicet simul conversentur, et simul colloquantur, et in aliis huiusmodi coniungantur.

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Il faut dire que la connaissance est perfectionnée par le fait que ce qui est connu est uni au connaissant selon sa similitude (similitudinem). Mais l’amour fait que la chose elle-même (ipsa res) qui est aimée est, d’une certaine manière, unie à l’amant, comme il a été dit. C’est pourquoi l’amour est plus unitif que la connaissance. Ad tertium dicendum quod cognitio perficitur per hoc quod cognitum unitur cognoscenti secundum suam similitudinem. Sed amor facit quod ipsa res quae amatur, amanti aliquo modo uniatur, ut dictum est. Unde amor est magis unitivus quam cognitio.

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1. "vult ei bonum" : non pas il lui veut du bien, il lui veut le bien. Faire du bien et vouloir le bien pour quuelqu'un diffèrent.

2. Pertinere : le fait de tendre vers quelque chose jusqu'à sa possession.

3. Nexus : lien, noeud, étreinte, entrelacement.

4. "amor facit effective" : l'amour rend effectif ; trad. 1984 : "La première espèce d'union, l'amour la produit par manière de cause efficiente"...

5. Sur l'union par similitude  ou par la chose même, voir aussi CGIII, 25, 2.

°°° Commentaire : il y a quelque chose de remarquable à noter, l'amour est à la fois cause de l'union et est lui-même "une telle union ou un nexus". Si on suit bien le propos, l'amour serait tout simplement cause de lui-même. Comment ? L'amour naît lorsque l'appétit et le bien sont présentés l'un à l'autre, il y a convenance mutuelle, connaturalité, les deux s'entendent, entrent en consonnance. L'amour actue l'appétit et immédiatement se fait désir et cherche la présence réelle du bien.

  • Il y a un premier moment de l'amour, celui qui aime porte le bien aimé en soi suite à une certaine connaissance qu'il en a d'abord eu ; il s'agit d'un amour bien réel de ce qui est aimé, mais à travers une forme : je porte en moi ce que j'aime, je suis touché, je suis affecté, il s'agit d'un amour affectif ;  
  • puis, l'amour meut en tant qu'il ne peut rester seulement selon la forme, il se fait désir, et, en tant que désir, il devient cause de l'union ; tout en restant un amour affectif, il devient aussi effectif, réel, grâce à la présence ou possession de ce qui est aimé. Je continue d'être touché par l'autre, mais l'être aimé que je porte en moi "fusionne" avec l'être aimé présent, le bien touché à travers la forme laisse palce au bien touché dans sa présence. °°°
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Thomas d'Aquin - L'amour unit plus que la connaissance - I-II.q28a1ad3

La connaissance est perfectionnée (perficitur) par ce qui est connu uni à celui qui connaît selon sa similitude. Mais l'amour fait que la chose aimée elle-même (ipsa res) est unie en quelque manière à celui qui aime. D'où l'amour est plus unifiant que la connaissance. (Somme, I-II.q28a1ad3)

Cognitio perficitur per hoc quod cognitum unitur cognoscenti secundum suam similitudinem. Sed amor facit quod ipsa res quae amatur, amanti aliquo modo uniatur, ut dictum est. Unde amor est magis unitivus quam cognitio.

Commentaire : La connaissance s’achève (perficitur) lorsque la réalité connue est unie à celui qui la connaît par similitude ; alors que l’amour s’achève lorsque la réalité aimée elle-même est unie à celui qui l’aime (28/1/3). L’amour unit plus que la connaissance.

Distinction

  • union substantielle (avec soi-même) /
  • union affective (assimilée à l’union substantielle en tant qu’on considère la personne aimée comme un autre soi-même) /
  • union effective ou réelle (vie en commun, conversation, activités communes).

L’amour n’est pas seulement intentionnel, il donne naissance à un mouvement (le désir) qui tend à rejoindre la réalité aimée (on aime pas le chocolat seulement intentionnellement), l’amour est alors perfectionné lorsque l’aimé et l’aimant son unis réellement.

[A MEDITER POUR PRECISER :] Remarque à propos de la connaissance par similitude. Thomas répond ici d'abord à une objection concernant la connaissance sensible. Lorsque l'animal connaît une réalité, il reçoit par ses sens une similitude du réel, cette réception est une union. L'animal connaissant est uni à la similitude de la chose, pas à la chose elle-même. 

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Thomas d'Aquin - Le culte extérieur est relatif au culte intérieur de l'intellect et du cœur - I-II.101a2

Les préceptes cérémoniels sont dit de ce qui est ordonné au culte de Dieu.

Or ce culte revêt une double forme :

  • culte intérieur
  • et culte extérieur.

L'homme étant composé d'une âme et d'un corps, il convient que l'un et l'autre s'appliquent au culte divin,

  • l'âme au culte intérieur,
  • le corps au culte extérieur,

d'où il est dit dans le Psaume (84, 3): "Mon coeur et ma chair ont exulté dans le Dieu vivant." 

Comme le corps est ordonné à Dieu par l'âme, de même le culte extérieur est ordonné au culte intérieur.

Le culte intérieur consiste dans le fait que l'âme est unie (conjugatur) à Dieu par l'intellect et par le coeur (affectum).

(Somme, I-II.101a2)

Praecepta caeremonialia dicuntur quae ordinantur ad cultum Dei.

Est autem duplex cultus Dei,

  • interior,
  • et exterior.

Cum enim homo sit compositus ex anima et corpore, utrumque debet applicari ad colendum Deum, ut scilicet

  • anima colat interiori cultu,
  • et corpus exteriori,

unde dicitur in Psalmo LXXXIII, cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum. 

Sicut corpus ordinatur in Deum per animam, ita cultus exterior ordinatur ad interiorem cultum.

Consistit autem interior cultus in hoc quod anima coniungatur Deo per intellectum et affectum.

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Encore une traduction problématique puisque il a fallu corriger : 

Le culte intérieur consiste pour l'âme à s'unir à Dieu...

par 

Le culte intérieur consiste dans le fait que l'âme est unie à Dieu...

Conjungatur est au passif ! Ce n'est pas en premier lieu l'âme qui s'unit à Dieu, mais Dieu qui unit l'âme. 

Même problème ici.

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