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Thomas d'Aquin - Comm.Noms.Divins.IV.1.269 - Dieu seul est bon par essence, les autres choses par participation

Il dit donc en premier lieu qu’après les préliminaires, il faut maintenant diriger le discours vers ce nom de bon, qui, dans la sainte Écriture, est attribué de manière excellente à la plus haute déité, laquelle, par sa bonté, se distingue de toutes les autres choses, comme cela ressort de ce passage de Luc 18 : Nul n'est bon, sinon Dieu seul. Et cela, pour deux raisons1 :

  • D'abord, certes, parce que l’essence divine elle-même est la bonté même, ce qui n'arrive pas dans les autres choses ; Dieu, en effet, est bon par son essence, tandis que toutes les autres choses le sont par participation ; chaque chose, en effet, est bonne en tant qu'elle est une chose en acte ; or, il est propre à Dieu d'être son [propre] être, d'où il suit que lui seul est sa [propre] bonté.
  • De même, les autres choses, bien qu'elles soient bonnes en tant qu'elles sont, obtiennent pourtant leur parfaite bonté par quelque chose de surajouté à leur être ; mais Dieu possède le complément de sa bonté dans son être même.
  • De même, les autres choses sont bonnes par ordre à quelque chose d'autre, qui est la fin ultime ; mais Dieu n'est ordonné à aucune fin hors de lui-même.

Ainsi donc,

  1. le premier trait qui est propre à la bonté divine est que cette bonté même est l'essence divine ;
  2. son second trait propre est qu'elle étend sa bonté à toutes [les choses], dont on dit qu'elles dérivent par participation de ce qui est dit bon par essence.

(Commentaire des Noms Divins, 4.1.269)

269. Dicit ergo primo quod post praemissa iam oportet sermonem dirigere de hoc nomine bonum quod in sacra Scriptura excellenter attribuitur supremae deitati, quae in bonitate distinguitur ab omnibus aliis rebus, ut patet per illud Lucae 18: nemo bonus nisi solus Deus. Et hoc, propter duo:

  • primo, quidem, quia ipsa divina essentia est ipsa bonitas, quod in aliis rebus non contingit: Deus enim est bonus per suam essentiam, omnia vero alia per participationem; unumquodque enim bonum est, secundum quod est res actu; Deo autem proprium est quod sit suum esse, unde ipse solus est sua bonitas.
  • Item, res aliae, etsi inquantum sunt, bonae sint, tamen perfectam bonitatem consequuntur per aliquod superadditum supra eorum esse; sed Deus in ipso suo esse, habet complementum suae bonitatis.
  • Item, res aliae sunt bonae per ordinem ad aliquid aliud, quod est ultimus finis; Deus autem non ordinatur ad aliquem finem extra se.

Sic igitur,

  1. primum quod est proprium divinae bonitatis est quod ipsa bonitas est essentia divina;
  2. secundum proprium eius est quod extendit bonitatem ad omnia, quae per participationem dicuntur derivari ab eo quod per essentiam dicitur.

 


1. Seule la première de ces raisons est détaillée, selon trois points distincts que l'ont peut rapprocher des trois modes de perfections de I.q6a3.

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Thomas d'Aquin - DePerf.11 - L'amour divin sort celui qui l'aime de son propre être pour être celui qu'il aime

Pour atteindre la perfection de la charité, il n’est pas seulement nécessaire

  • que l’homme rejette les réalités extérieures,
  • mais aussi que, en quelque manière, il s’abandonne complètement lui-même.

Denys dit en effet dans Les noms divins,chap. IV, que l’amour divin produite l’extase (extasim faciens), c’est-à-dire qu’il met l’homme à l'extérieur de lui-même, en ne laissant pas l’homme être lui-même, mais celui qui est aimé.

L'Apôtre a montré l'exemple de cette réalité (rei) en lui-même, lorsqu'il dit, en Ga 2, 20 : "Je vis, mais ce n’est pas moi qui vis : c’est plutôt le Christ qui vit en moi", comme s'il estimait que sa vie n'était plus la sienne, mais celle du Christ, car, en méprisant ce qui était proprement sien, il était en tout attaché intérieurement (inhaerebat) au Christ.

(DePerf.chap. 11)

Non solum autem necessarium est ad perfectionem caritatis consequendam quod

  • homo exteriora abiciat,
  • sed etiam quodammodo se ipsum derelinquat. 

Dicit enim Dionysius, 4 cap. De divinis nominibus, quod divinus amor est extasim faciens, id est hominem extra se ipsum ponens, non sinens hominem sui ipsius esse, sed eius quod amatur.

Cuius rei exemplum in se ipso demonstravit Apostolus dicens ad Gal. II, 20 Vivo ego, iam non ego, vivit vero in me Christus, quasi suam vitam non suam aestimans, sed Christi; quia quod proprium sibi erat contemnens, totus Christo inhaerebat.

 


"inhaerebat" : haereo signifie déjà "être attaché à", "adhérer à" ; le préfixe "in" ajoute une indication sur la manière dont se fait cet attachement, il se fait à l'intérieur. Dans la Somme, Thomas emprunte à Denys l'un des effets de l'amour qui est l'inhésion en la personne aimée. Lorsqu'on l'aime, on existe en ce qu'on aime, cf. I.q28a2. 

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Thomas d'Aquin - DePot.q9a9 - Puisqu’en Dieu l’être, l’intelliger et le vouloir sont une même chose, alors le verbe et l'amour en lui sont subsistants

Or, puisqu’en Dieu l’être, l’intelliger et le vouloir sont une même chose, il est nécessaire que le verbe et l’amour ne soient pas des accidents en Dieu, mais qu’ils subsistent dans la nature divine.

Or, il n’y a en Dieu qu’un seul intelliger simple et un seul vouloir simple ; car, en intelligeant son essence, il intellige toutes choses ; et en voulant sa bonté, il veut tout ce qu’il veut.

Il n’y a donc qu’un seul Verbe et un seul Amour dans les [personnes] divines.

Cum autem in Deo idem sit esse, intelligere et velle, necessarium est quod verbum et amor in Deo non accidant, sed subsistant in natura divina.

Non autem est in Deo nisi unum simplex intelligere et unum simplex velle, quia intelligendo essentiam suam, intelligit omnia; et volendo bonitatem suam, vult omnia quae vult.

Non est ergo nisi unum Verbum et unus Amor in divinis.

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Thomas d'Aquin - I-II.q3a2ad1 - La vie se dit d'une double manière, la béatitude tient de la seconde

Le mot vie se dit de deux manières.

D'une première manière, il désigne l'être même du vivant (ipsum esse viventis). Et en ce sens, la béatitude n'est pas la vie ; il a été montré en effet que l'être d'un homme, quel qu'il soit, n'est pas la béatitude de l'homme ; car en Dieu seul la béatitude est son être même (suum esse).

D'une autre manière, on appelle vie l'opération même du vivant, par laquelle le principe de vie est ramené à l'acte ; et c'est ainsi que nous nommons la vie active, ou contemplative, ou voluptueuse.

Et c'est de cette manière que la vie éternelle est appelée la fin ultime. Ce qui est manifeste par ce qui est dit en Jean XVII : "La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu".

(I-II.q3a2ad1)

Ad primum ergo dicendum quod vita dicitur dupliciter.

Uno modo, ipsum esse viventis. Et sic beatitudo non est vita, ostensum est enim quod esse unius hominis, qualecumque sit, non est hominis beatitudo; solius enim Dei beatitudo est suum esse. 

Alio modo dicitur vita ipsa operatio viventis, secundum quam principium vitae in actum reducitur, et sic nominamus vitam activam, vel contemplativam, vel voluptuosam.

Et hoc modo vita aeterna dicitur ultimus finis. Quod patet per hoc quod dicitur Ioan. XVII, haec est vita aeterna, ut cognoscant te, Deum verum unum. 

 

 


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Thomas d'Aquin - I.q16a3ad1 - Le vrai manifeste l'ens

Sur le premier point, il faut donc répondre que, comme il a été dit, le vrai est dans les choses (rebus) et dans l'intellect.

  • Le vrai qui est dans les choses se convertit avec l'« ens » selon la substance (secundum substantiam).
  • Mais le vrai qui est dans l'intellect se convertit avec l'« ens » comme ce qui manifeste avec ce qui est manifesté. Car cela appartient à la raison de vrai, comme il a été dit.

Quoiqu'on puisse dire que l'« ens » aussi est dans les choses et dans l'intellect, tout comme le vrai ; bien que le vrai soit principalement dans l'intellect, et l'« ens » principalement dans les choses. Et cela arrive pour cette raison que le vrai et l'« ens » diffèrent selon la raison (la notion).

Ad primum ergo dicendum quod verum est in rebus et in intellectu, ut dictum est.

  • Verum autem quod est in rebus, convertitur cum ente secundum substantiam.
  • Sed verum quod est in intellectu, convertitur cum ente, ut manifestativum cum manifestato. Hoc enim est de ratione veri, ut dictum est.

Quamvis posset dici quod etiam ens est in rebus et in intellectu, sicut et verum; licet verum principaliter in intellectu, ens vero principaliter in rebus. Et hoc accidit propter hoc, quod verum et ens differunt ratione.

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Thomas d'Aquin - I.q16a3ad3 - L'ens intelligé est vrai, pourtant, en intelligeant l'ens, on n'intellige pas le vrai

Lorsqu'on dit que l'ens ne peut être appréhendé sans la raison de vrai (ratione veri), cela peut s'entendre de deux manières.

  • D'une manière, de telle sorte que l'ens ne soit pas appréhendé sans que la raison de vrai ne suive (assequatur) l'appréhension de l'ens. Et ainsi, cette parole possède la vérité.
  • D'une autre manière, cela pourrait s'entendre ainsi : que l'ens ne pourrait être appréhendé, à moins que ne soit appréhendée la raison de vrai. Et cela est faux.

Mais le vrai ne peut être appréhendé sans que ne soit appréhendée la ratio entis, car l'ens tombe (cadit) dans la ratio veri. Et c'est semblable [au cas] où nous comparerions l'intelligible à l'ens. En effet, on ne peut intelliger l'ens sans que l'ens soit intelligible ;

mais pourtant, on peut intelliger l'ens de telle sorte que l'on n'en intellige pas l'intelligibilité. Et de même, l'ens intelligé est vrai, pourtant, en intelligeant l'ens, on n'intellige pas le vrai.

Ad tertium dicendum quod, cum dicitur quod ens non potest apprehendi sine ratione veri, hoc potest dupliciter intelligi.

  • Uno modo, ita quod non apprehendatur ens, nisi ratio veri assequatur apprehensionem entis. Et sic locutio habet veritatem.
  • Alio modo posset sic intelligi, quod ens non posset apprehendi, nisi apprehenderetur ratio veri. Et hoc falsum est.

Sed verum non potest apprehendi, nisi apprehendatur ratio entis, quia ens cadit in ratione veri. Et est simile sicut si comparemus intelligibile ad ens. Non enim potest intelligi ens, quin ens sit intelligibile,

sed tamen potest intelligi ens, ita quod non intelligatur eius intelligibilitas. Et similiter ens intellectum est verum, non tamen intelligendo ens, intelligitur verum.

 


Mon commentaire : L'appréhension de la ratio entis est à l'appréhension du vrai ce que l'intelligibilité est à l'intellection de l'ens. La notion d'ensest nécessaire à l'appréhension du vrai, comme l'intelligibilité est nécessaire à l'intellection de l'ens. On ne peut penser le vrai sans l'ens, mais on peut penser l'ens sans le vrai, bien qu'en pensant l'ens on pense quelque chose de vrai, tout comme on n'a pas besoin de savoir ce qu'est l'intelligibilité pour penser quelque chose d'intelligible.


Commentaire Gemini : 

  • L'intellect est si puissant qu'il peut posséder l'être (connaissance directe) avant même de se rendre compte qu'il possède la vérité (connaissance réflexive). C'est ce qui permet au sage de s'appuyer sur une réalité solide (l'être) avant de se délecter de sa conformité (la vérité).
  • Au niveau de l'exercice : On ne peut pas penser l'ens sans que cela soit (en exercice) un acte vrai.
  • Au niveau de la spécification : On peut tout à fait penser l'ens sans avoir (en spécification) la notion de vérité à l'esprit.
  • C'est cette souplesse qui permet à Thomas de maintenir que l'ens est le premier objet connu, tout en affirmant que la vérité accompagne nécessairement toute connaissance. On saisit le réel avant de qualifier notre saisie de "vraie".
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Thomas d'Aquin - I.q4a2 - Les perfections de toutes les choses sont en Dieu

[Les perfections de toutes les choses sont en Dieu]

Les perfections de toutes les choses sont en Dieu. C'est pourquoi on l'appelle universellement parfait : car il ne lui manque aucune noblesse que l'on puisse trouver dans n'importe quel genre, comme le dit le Commentateur au livre V de la Métaphysique. Et cela peut être considéré à partir de deux raisons.

[1° Parce que toute perfection dans l'effet doit se trouver dans la cause efficiente]

Premièrement, du fait que toute perfection qui se trouve dans l'effet doit se trouver dans la cause efficiente :

  • soit selon la même raison, s'il s'agit d'un agent univoque, comme l'homme engendre l'homme ;
  • soit de manière plus éminente, s'il s'agit d'un agent équivoque, comme se trouve dans le soleil la similitude de ce qui est engendré par la vertu du soleil.

Il est manifeste en effet que l'effet préexiste virtuellement dans la cause agente ; or, préexister dans la vertu de la cause agente, ce n'est pas préexister d'une manière plus imparfaite, mais plus parfaite ; bien que préexister dans la puissance de la cause matérielle soit préexister d'une manière plus imparfaite, parce que la matière, en tant que telle, est imparfaite, tandis que l'agent, en tant que tel, est parfait.

Puisque donc Dieu est la cause efficiente première des choses, il faut que les perfections de toutes les choses préexistent en Dieu selon un mode plus éminent.

Et Denys touche cette raison au chapitre V des Noms Divins, en disant de Dieu qu'il n'est pas ceci tout en n'étant pas cela, mais qu'il est toutes choses, en tant qu'il est la cause de toutes.

[2° Parce que Dieu est l'être même subsistant par soi]

Deuxièmement, à partir de ce qui a été montré plus haut (q. 5, a. 4) : que Dieu est l'être même subsistant par soi ; d'où il découle qu'il doit contenir en soi toute la perfection de l'être.

[Majeure :] Il est manifeste en effet que, si une chose chaude ne possède pas toute la perfection du chaud, c'est parce que la chaleur n'est pas participée selon sa raison parfaite (perfectam ratio) ; mais si la chaleur était subsistante par soi, rien ne pourrait lui manquer de la vertu de la chaleur. Dès lors, puisque Dieu est l'être même subsistant, rien de la perfection de l'être ne peut lui manquer. [Mineure :] Or, les perfections de toutes les choses appartiennent à la perfection de l'être ; car c'est selon cela que certaines choses sont parfaites qu'elles possèdent l'être de quelque manière. [Conclusion :] D'où il suit que la perfection d'aucune chose ne manque à Dieu.

Et Denys touche aussi cette raison au chapitre V des Noms Divins, en disant que Dieu n'est pas existant d'une certaine manière, mais que simplement et sans circonscription, il pré-embrasse en lui-même tout l'être uniformément ; et il ajoute ensuite qu'il est lui-même l'être pour les choses subsistantes.

[---]

Respondeo dicendum quod in Deo sunt perfectiones omnium rerum. Unde et dicitur universaliter perfectus, quia non deest ei aliqua nobilitas quae inveniatur in aliquo genere, ut dicit Commentator in V Metaphys. Et hoc quidem ex duobus considerari potest.

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Primo quidem, per hoc quod quidquid perfectionis est in effectu, oportet inveniri in causa effectiva,

  • vel secundum eandem rationem, si sit agens univocum, ut homo generat hominem;
  • vel eminentiori modo, si sit agens aequivocum, sicut in sole est similitudo eorum quae generantur per virtutem solis.

Manifestum est enim quod effectus praeexistit virtute in causa agente, praeexistere autem in virtute causae agentis, non est praeexistere imperfectiori modo, sed perfectiori; licet praeexistere in potentia causae materialis, sit praeexistere imperfectiori modo, eo quod materia, inquantum huiusmodi, est imperfecta; agens vero, inquantum huiusmodi, est perfectum.

Cum ergo Deus sit prima causa effectiva rerum, oportet omnium rerum perfectiones praeexistere in Deo secundum eminentiorem modum.

Et hanc rationem tangit Dionysius, cap. V de Div. Nom., dicens de Deo quod non hoc quidem est, hoc autem non est, sed omnia est, ut omnium causa.

[---]

Secundo vero, ex hoc quod supra ostensum est, quod Deus est ipsum esse per se subsistens, ex quo oportet quod totam perfectionem essendi in se contineat.

Manifestum est enim quod, si aliquod calidum non habeat totam perfectionem calidi, hoc ideo est, quia calor non participatur secundum perfectam rationem, sed si calor esset per se subsistens, non posset ei aliquid deesse de virtute caloris. Unde, cum Deus sit ipsum esse subsistens, nihil de perfectione essendi potest ei deesse. Omnium autem perfectiones pertinent ad perfectionem essendi, secundum hoc enim aliqua perfecta sunt, quod aliquo modo esse habent. Unde sequitur quod nullius rei perfectio Deo desit.

Et hanc etiam rationem tangit Dionysius, cap. V de Div. Nom., dicens quod Deus non quodammodo est existens, sed simpliciter et incircumscripte totum in seipso uniformiter esse praeaccipit, et postea subdit quod ipse est esse subsistentibus.


Raisonnement :

a. Majeure : Dieu est l'être même subsistant, rien de la perfection de l'être ne peut lui manquer.

b.Mineure : Toutes les perfections de toutes les choses se ramènent à la perfection de l'être (car une chose n'est parfaite que dans la mesure où elle possède l'être).

c.Conclusion : Donc la perfection d'aucune chose ne manque à Dieu

a.Dieu --> perfection de l'être

b.Perfection des choses --> perfection de l'être

c.Dieu --> perfection des choses

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Thomas d'Aquin - I.q5a1ad1 - Ens et bonum, simpliciter et secundum quid

A la première objection, il faut donc répondre que, bien que le bien et ce qui est (ens) soient une même chose selon la réalité (secundum rem), parce qu'ils diffèrent cependant selon la raison (secundum rationem), il n'est pas dit de la même manière [qu']un quelque chose [est] "ens" absolument (ens simpliciter), et bon absolument (bonum simpliciter).

[Ens simpliciter]

En effet, puisque "ens" exprime qu'un quelque chose est proprement en acte, et que l'acte a proprement un rapport à la puissance, c'est selon ceci qu'une chose est dite "ens" absolument (simpliciter) : selon ce par quoi elle est d'abord distinguée de ce qui est seulement en puissance (quod est in potentia). Or, ceci est l'être substantiel (esse substantiale) de chaque chose ; c'est pourquoi, par son être substantiel, chaque chose est dite "ens" absolument (simpliciter).

Par les actes surajoutés, en revanche, on dit qu'un quelque chose (aliquid) est "sous un certain rapport" (secundum quid) ; ainsi, "être blanc" (esse album) signifie "être sous un certain rapport" (esse secundum quid) : car "être blanc" (esse album) ne retire pas l'être en puissance (esse in potentia) absolument, puisqu'il advient à une chose (rei) déjà préexistante en acte.

[Bonum simpliciter]

Mais le bien dit la ratio de parfait (rationem perfecti) — ce qui est appétible — et par voie de conséquence il exprime la ratio d'ultime (rationem ultimi). C'est pourquoi ce qui possède sa perfection ultime est dit bon absolument (bonum simpliciter). Quant à ce qui ne possède pas la perfection ultime qu'il doit avoir — bien qu'il possède une certaine perfection en tant qu'il est en acte — on ne le dit pourtant pas parfait absolument, ni bon absolument, mais sous un certain rapport (secundum quid).

[Ce qui est dit absolument, selon l'acte premier et selon l'acte ultime]

Ainsi donc,

  • selon son premier être (secundum primum esse), qui est substantiel, un quelque chose (aliquid) est dit « ens » absolument et bon sous un certain rapport, c'est-à-dire en tant qu'il est « ens » ;
  • tandis que selon l'acte ultime (secundum ultimum actum), un quelque chose (aliquid) est dit « ens » sous un certain rapport, et bon absolument.

Ainsi donc, ce que dit Boèce, à savoir que dans les choses (in rebus) autre est le fait qu'elles soient bonnes, et autre le fait qu'elles soient, doit être rapporté à l'être bon (esse bonum) et à l'être absolument (esse simpliciter) ;

  • car selon le premier acte, un quelque chose (aliquid) est « ens » absolument, et selon l'acte ultime, bon absolument.
  • Et pourtant, selon le premier acte, elle est d'une certaine manière bonne, et selon l'acte ultime, elle est d'une certaine manière « ens ».

Ad primum ergo dicendum quod, licet bonum et ens sint idem secundum rem, quia tamen differunt secundum rationem, non eodem modo dicitur aliquid ens simpliciter, et bonum simpliciter.

[Ens simpliciter]

Nam cum ens dicat aliquid proprie esse in actu; actus autem proprie ordinem habeat ad potentiam; secundum hoc simpliciter aliquid dicitur ens, secundum quod primo discernitur ab eo quod est in potentia tantum. Hoc autem est esse substantiale rei uniuscuiusque; unde per suum esse substantiale dicitur unumquodque ens simpliciter.

Per actus autem superadditos, dicitur aliquid esse secundum quid, sicut esse album significat esse secundum quid, non enim esse album aufert esse in potentia simpliciter, cum adveniat rei iam praeexistenti in actu. 

[Bonum simpliciter]

Sed bonum dicit rationem perfecti, quod est appetibile, et per consequens dicit rationem ultimi. Unde id quod est ultimo perfectum, dicitur bonum simpliciter. Quod autem non habet ultimam perfectionem quam debet habere, quamvis habeat aliquam perfectionem inquantum est actu, non tamen dicitur perfectum simpliciter, nec bonum simpliciter, sed secundum quid.

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Sic ergo

  • secundum primum esse, quod est substantiale, dicitur aliquid ens simpliciter et bonum secundum quid, idest inquantum est ens,
  • secundum vero ultimum actum dicitur aliquid ens secundum quid, et bonum simpliciter.

Sic ergo quod dicit Boetius,quod in rebus aliud est quod sunt bona, et aliud quod sunt, referendum est ad esse bonum et ad esse simpliciter,

  • quia secundum primum actum est aliquid ens simpliciter; et secundum ultimum, bonum simpliciter.
  • Et tamen secundum primum actum est quodammodo bonum, et secundum ultimum actum est quodammodo ens.

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Thomas d'Aquin - I.q5a3 - Tout ens, en tant qu'ens, est bon.

Tout être (omnes ens), en tant qu'il est être (ens), est bon. Tout être, en effet, en tant qu'il est être, est en acte, et d'une certaine manière parfait, car tout acte est une certaine perfection. Or, le parfait possède raison d'appétible et de bon, comme il appert par ce qui a été dit. D'où il suit que tout être, en tant que tel, est bon. 

Respondeo dicendum quod omne ens, inquantum est ens, est bonum. Omne enim ens, inquantum est ens, est in actu, et quodammodo perfectum, quia omnis actus perfectio quaedam est. Perfectum vero habet rationem appetibilis et boni, ut ex dictis patet. Unde sequitur omne ens, inquantum huiusmodi, bonum esse.

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Thomas d'Aquin - I.q6a2 - Dieu est summum bonum

Dieu est le souverain bien absolument, et non seulement dans un genre ou un ordre de choses déterminé. Car le bien est attribué à Dieu, comme on l'a dit, en tant que toutes les perfections désirées découlent (effluunt) de lui, comme de la cause première. Or, elles ne découlent pas de lui

  • comme d'un agent univoque, ainsi qu'il appert par ce qui précède,
  • mais comme d'un agent qui ne convient pas avec ses effets, ni selon la raison de l'espèce, ni selon la raison du genre.
  • La similitude de l'effet se trouve en effet de manière uniforme dans la cause univoque,
  • mais elle se trouve de manière plus excellente dans la cause équivoque, comme la chaleur est d'un mode plus excellent dans le soleil que dans le feu.

Puisque donc le bien est en Dieu comme dans la cause première de tout, cause non univoque, il faut qu'il soit en lui d'un mode très excellent. Et c'est pour cela qu'il est dit souverain bien.

Respondeo dicendum quod Deus est summum bonum simpliciter, et non solum in aliquo genere vel ordine rerum. Sic enim bonum Deo attribuitur, ut dictum est, inquantum omnes perfectiones desideratae effluunt ab eo, sicut a prima causa. Non autem effluunt ab eo

  • sicut ab agente univoco, ut ex superioribus patet,
  • sed sicut ab agente quod non convenit cum suis effectibus, neque in ratione speciei, nec in ratione generis.

Similitudo autem effectus in causa quidem univoca invenitur uniformiter,

in causa autem aequivoca invenitur excellentius, sicut calor excellentiori modo est in sole quam in igne.

Sic ergo oportet quod cum bonum sit in Deo sicut in prima causa omnium non univoca, quod sit in eo excellentissimo modo. Et propter hoc dicitur summum bonum.


 

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Thomas d'Aquin - I.q6a3 - Seul Dieu est bon par son essence

Seul Dieu est bon par son essence.

Chaque chose, en effet, est dite bonne selon qu'elle est parfaite. Or, la perfection d'une chose est triple.

  • La première, selon qu'elle est constituée dans son être.
  • La seconde, en tant que lui sont surajoutés certains accidents nécessaires à sa parfaite opération.
  • La troisième perfection d'une chose consiste enfin en ceci qu'elle atteint quelque chose d'autre comme sa fin.

Par exemple,

  • la première perfection du feu consiste dans l'être, qu'il possède par sa forme substantielle ;
  • sa seconde perfection consiste dans la chaleur, la légèreté, la siccité et autres choses de ce genre ;
  • sa troisième perfection, enfin, consiste en ce qu'il repose dans son lieu propre.

Or, cette triple perfection ne convient à aucune créature selon son essence, mais à Dieu seul,

  • dont seul l'essence est son être,
  • et à qui ne surviennent aucun accident ; mais ce qui est dit des autres par accident, lui convient par essence, comme être puissant, sage, et autres choses semblables, ainsi qu'il appert par ce qui a été dit.
  • Lui-même, en outre, n'est ordonné à rien d'autre comme à une fin, mais il est lui-même la fin ultime de toutes les choses.

D'où il est manifeste que seul Dieu possède, selon tous ses modes (omnimodam), la perfection selon son essence.

Et c'est pourquoi lui seul est bon par son essence.

Respondeo dicendum quod solus Deus est bonus per suam essentiam.

Unumquodque enim dicitur bonum, secundum quod est perfectum. Perfectio autem alicuius rei triplex est.

  • Prima quidem, secundum quod in suo esse constituitur.
  • Secunda vero, prout ei aliqua accidentia superadduntur, ad suam perfectam operationem necessaria.
  • Tertia vero perfectio alicuius est per hoc, quod aliquid aliud attingit sicut finem.

Utpote

  • prima perfectio ignis consistit in esse, quod habet per suam formam substantialem,
  • secunda vero eius perfectio consistit in caliditate, levitate et siccitate, et huiusmodi,
  • tertia vero perfectio eius est secundum quod in loco suo quiescit.

Haec autem triplex perfectio nulli creato competit secundum suam essentiam, sed soli Deo,

  • cuius solius essentia est suum esse;
  • et cui non adveniunt aliqua accidentia; sed quae de aliis dicuntur accidentaliter, sibi conveniunt essentialiter, ut esse potentem, sapientem, et huiusmodi, sicut ex dictis patet.
  • Ipse etiam ad nihil aliud ordinatur sicut ad finem, sed ipse est ultimus finis omnium rerum.

Unde manifestum est quod solus Deus habet omnimodam perfectionem secundum suam essentiam. Et ideo ipse solus est bonus per suam essentiam.

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Thomas d'Aquin - Le plaisir, par soi, n'est pas dans le temps

  • Être un homme, par exemple, n'implique essentiellement rien de successif, car ce n'est pas un mouvement, mais le terme d'un mouvement, ou d'un changement, qui est la génération de cet homme ;
  • cependant, parce que l'être humain est soumis à des causes qui le font changer, on dit encore que le fait d'être homme est dans le temps. 

Nous dirons ainsi que

  • la délectation, par soi, n'est pas dans le temps ; car elle existe dans le bien possédé, qui est comme le terme du mouvement.
  • Mais si ce bien possédé est soumis au changement, la délectation sera dans le temps par accident.
  • En revanche, si le bien est absolument immuable, le plaisir ne sera dans le temps ni par soi ni par accident.

(Somme, Ia-IIae, q31.a1.ad2)

  • Sicut esse hominem de sui ratione non habet successionem, non enim est motus, sed terminus motus vel mutationis, scilicet generationis ipsius,
  • sed quia humanum esse subiacet causis transmutabilibus, secundum hoc esse hominem est in tempore.

Sic igitur dicendum est quod

  • delectatio secundum se quidem non est in tempore, est enim delectatio in bono iam adepto, quod est quasi terminus motus.
  • Sed si illud bonum adeptum transmutationi subiaceat, erit delectatio per accidens in tempore.
  • Si autem sit omnino intransmutabile, delectatio non erit in tempore nec per se, nec per accidens.

Commentaire : 

1. Esse hominem : Être homme n'est pas être un homme, gros problème de traduction. D'un côté c'est ce qu'est l'homme, de l'autre on inclut son existence réelle.

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