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Thomas d'Aquin - I.q82a3 - Version complète : De l'intellect ou de la volonté, quelle est la plus grande ? - SOMMET - Y REVENIR

L'éminence d’une chose à l'égard d'une autre peut être considérée doublement, 

  • d'une manière : absolument (simpliciter),
  • d'une autre manière : selon un rapport (secundum quid).
  • Une chose est considérée telle absolument,
    • quand elle est telle selon elle-même,
  • et elle est telle selon un rapport,
    • quand elle est telle au regard d'une autre.

[Simpliciter -- l'objet est plus élevé donc la puissance est plus élevée]

Si l’intellect et la volonté sont considérées selon elles-mêmes, ainsi l’intellect est trouvée plus éminente.

Et cela apparaît à partir de la comparaison des objets entre eux.

L'objet de l'intellect, en effet, est plus simple et plus absolu que l'objet de la volonté.

  • C'est un fait que l’objet de l’intellect est la raison même de bien appétible [= la notion même de bien vers lequel on peut être porté] (ipsa ratio boni appetibilis) ; 
  • et le bien appétible, dont la ratio [= la notion] est dans l’intellect, est l’objet de la volonté.

Et plus quelque chose est plus simple et plus abstrait, plus il est selon soi noble et élevé. Et c’est pourquoi l’objet de l’intellect est plus élevé que l'objet de la volonté.

Avec donc [le fait que] la ratio propre d’une puissance est ordonnée [= dépend de son ordre] à l’objet, il s’ensuit que selon soi et absolument (simpliciter), l'intellect est plus élevée et plus noble que la volonté.

[Secundum quid]

Relativement (secundum quid) cependant, et par comparaison à un autre, la volonté est trouvée parfois plus élevée que l'intellect ; c'est à dire à partir du [fait] que l'objet de la volonté est trouvé dans une chose (altiori re) plus elevée que l'objet de l'intellect. 

Comme si je disais que l’ouïe est sous un certain rapport plus noble que la vue, parce que la chose qui produit le son est d’une plus grande perfection qu’une autre chose qui serait colorée, bien que la couleur soit plus noble et plus simple que le son.

C'est un fait qui a déjà été dit plus haut,

  • l'action de l'intellect consiste en cela que la ratio d'une chose intelligée est dans celui qui intellige ;
  • l’acte de la volonté, de son côté, est perfectionné en cela que la volonté est inclinée vers la chose-même (ipsam rem) telle qu'elle est en soi.

Et c'est pourquoi le Philosophe dit en Métaphysique VI

  • que le bien et le mal, qui sont objets de la volonté, sont dans les choses (rebus),
  • [et que] le vrai et le faux, qui sont objets de l’intellect, sont dans l’esprit.
  • Quand alors la chose (res) en laquelle est le bien est une chose plus noble que l’âme même (en laquelle est la raison (ratio) ayant été intelligée),
    • par comparaison à une telle chose (rem), la volonté est plus élevée que l'intellect.
  • Quand, d'un autre côté, la chose (res) en laquelle est le bien est une chose inférieure à l’âme,
    • à ce moment-là, par comparaison à une telle chose (rem)l’intellect est plus élevé que la volonté. 

D'où

  • il est meilleur d’aimer Dieu que de connaître [Dieu] ;
  • et au contraire il est meilleur de connaître les choses corporelles que de [les] aimer.

Toutefois, absolument (simpliciter) [parlant], l’intellect est plus noble que la volonté.

(Somme, I.q82a3)

Eminentia alicuius ad alterum potest attendi dupliciter,

  • uno modo, simpliciter;
  • alio modo, secundum quid.
  • Consideratur autem aliquid tale simpliciter,
    • prout est secundum seipsum tale,
  • secundum quid autem,
    • prout dicitur tale secundum respectum ad alterum.

[ ]

Si ergo intellectus et voluntas considerentur secundum se, sic intellectus eminentior invenitur.

Et hoc apparet ex comparatione obiectorum ad invicem.

Obiectum enim intellectus est simplicius et magis absolutum quam obiectum voluntatis,

  • nam obiectum intellectus est ipsa ratio boni appetibilis;
  • bonum autem appetibile, cuius ratio est in intellectu, est obiectum voluntatis.

Quanto autem aliquid est simplicius et abstractius, tanto secundum se est nobilius et altius. Et ideo obiectum intellectus est altius quam obiectum voluntatis.

Cum ergo propria ratio potentiae sit secundum ordinem ad obiectum, sequitur quod secundum se et simpliciter intellectus sit altior et nobilior voluntate.

[ ]

Secundum quid autem, et per comparationem ad alterum, voluntas invenitur interdum altior intellectu; ex eo scilicet quod obiectum voluntatis in altiori re invenitur quam obiectum intellectus.

Sicut si dicerem auditum esse secundum quid nobiliorem visu, inquantum res aliqua cuius est sonus, nobilior est aliqua re cuius est color, quamvis color sit nobilior et simplicior sono.

Ut enim supra dictum est,

  • actio intellectus consistit in hoc quod ratio rei intellectae est in intelligente;
  • actus vero voluntatis perficitur in hoc quod voluntas inclinatur ad ipsam rem prout in se est.

Et ideo philosophus dicit, in VI Metaphys.,

  • quod bonum et malum, quae sunt obiecta voluntatis, sunt in rebus;
  • verum et falsum, quae sunt obiecta intellectus, sunt in mente.

  • ... Quando igitur res in qua est bonum, est nobilior ipsa anima, in qua est ratio intellecta,
    • per comparationem ad talem rem, voluntas est altior intellectu.
  • Quando vero res in qua est bonum, est infra animam,
    • tunc etiam per comparationem ad talem rem, intellectus est altior voluntate.

Unde

  • melior est amor Dei quam cognitio,
  • e contrario autem melior est cognitio rerum corporalium quam amor.

Simpliciter tamen intellectus est nobilior quam voluntas.


1. -- Résumons :

  • l'objet de l'intellect : la raison de bien, la ratio boni, la notion de bien ;
  • l'objet de la volonté : le bien réel capable de nous mobilisé, de nous attiré, mais seulement si ce bien concret est appréhendé et jugé à travers la ratio boni qui est dans l'intellect.

Voilà pourquoi Thomas dit que l'objet de l'intelligence est plus simple, c'est que l'intellect n'a pas besoin de la volonté pour se porter vers son objet, c'est à dire la vérité des choses, celle-ci n'étant atteinte qu'à travers une appréhension qui permet ensuite le jugement : ce bien-ci est un bien. Alors que la volonté est dépendante de l'intellect. Ce qui ne signifie pas que sa dépendance la rende inférieure en tout, mais seulement quant à certains objets comme va le dire Thomas. Passionnant et extrêmement réaliste. Thomas, ici comme ailleurs, est d'une très grande finesse d'analyse.

A travers notre volonté, c'est à dire notre capacité d'aimer, nous n'aimons pas le bien en général, le bien universel, la notion ou l'idée de bien, mais nous aimons tel bien, telle personne, un Dieu bien réel.

De son côté, la connaissance de n'importe quelle vérité nous ennoblie mais l'amour de n'importe quel bien ne nous ennoblie pas nécessairement.

2. -- "la ratio propre d’une puissance est ordonnée à l’objet", cela signifie que la compréhension qu'on peut avoir d'une puissance est directement relative à son objet, on ne comprend ce qu'est une puissance que relativement à son objet. De même que la puissance d'un rateau ne se comprend pas s'il n'y a rien à ratisser car c'est seulement en découvrant les feuillles mortes ratissables que la puissance du rateau devient intelligible.

3. -- "in qua est ratio intellecta" : Intéressant de voir que dans le cas d'une chose plus noble que l'âme, Thomas prend soin de préciser que l'âme est l'âme en tant qu'elle a intelligé la raison de bien qui a servi à juger de la chose qui lui est supérieure. Et donc l'intellect lui-même participe dans le processus qui permet à l'âme de connaître qu'une réalité est plus digne d'être aimée que d'être connue. L'intellect collabore ici à son propre "retrait" au profit de la volonté.

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Sur cette question, voir p. 553, la note intéressante de FX Putallaz dans L'âme humaine, Le Cerf, 2018.

Voir aussi l'explication de Thomas dans De Veritate, q. 22, a. 11., plus détaillée bien qu'abordée à travers un vocabulaire et un angle un peu différents.

Perfection, Volonté, Intellect / Intelligence, Objet, Noblesse, Supériorité

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