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Thomas d'Aquin - DeVer.24a2 - La connaissance de l'universel vient au secours de la connaissance du particulier pour relativiser le bien particulier

  • Sans quoi tout bien particulier suscite immédiatement notre appétit

Puisque trois choses concourent à notre opération [= notre action], à savoir

  • la connaissance,
  • l’appétit
  • et l’opération elle‑même,

toute la raison de liberté (ratio libertatis) dépend du mode de connaissance.

  • En effet, l’appétit suit la connaissance,
    • puisque l’appétit ne porte que sur le bien que la puissance cognitive lui propose.
  • Et si parfois l’appétit semble ne pas suivre la connaissance,
    • cela, parce que ne portent pas sur le même [objet]
      • le jugement de l’appétit
      • et celui de la connaissance :
  • en effet, l’appétit porte sur l’opérable particulier, [opérable = action que l'on peut poser]
  • au lieu que le jugement de la raison porte parfois sur quelque universel,
    • qui est parfois contraire à l’appétit.

Mais le jugement sur cet opérable particulier, tel qu’il est maintenant, ne peut jamais être contraire à l’appétit. Car celui qui veut forniquer,

  • encore qu’il sache universellement que la fornication est un mal,
  • juge cependant que l’acte de fornication est pour lui un bien, tel qu’il est maintenant, et il l’élit sous l’apparence du bien.

En effet, personne n’agit en ayant l’intention du mal, comme dit Denys. Or, s’il n’y a pas d’empêchement, le mouvement ou l’opération suit l’appétit.

(...)

 

Cum ad operationem nostram tria concurrant, scilicet

  • cognitio,
  • appetitus,
  • et ipsa operatio,

tota ratio libertatis ex modo cognitionis dependet. 

  • Appetitus enim cognitionem sequitur,
    • cum appetitus non sit nisi boni, quod sibi per vim cognitivam proponitur.
  • Et quod quandoque appetitus videatur cognitionem non sequi,
    • hoc ideo est, quia non circa idem accipitur
      • appetitus
      • et cognitionis iudicium : 
  • est enim appetitus de particulari operabili,
  • iudicium vero rationis quandoque est de aliquo universali,
    • quod est quandoque contrarium appetitui.

Sed iudicium de hoc particulari operabili, ut nunc, nunquam potest esse contrarium appetitui. Qui enim vult fornicari,

  • quamvis sciat in universali fornicationem malum esse,
  • tamen iudicat sibi ut nunc bonum esse fornicationis actum, et sub specie boni ipsum eligit.

Nullus enim intendens ad malum operatur, ut Dionysius [De div. nom., cap. 4, § 32] dicit.

(...)

 

Tout bien particulier en tant qu'il est un bien est directement objet de l'appétit, directement désirable. Mais en tant que le bien peut être regardé comme bien sous différents plans, tel bien particulier peut être relativisé. Du fait même que le bien peut être constaté de différentes manières en divers biens particuliers (et que même un bien peut être vu en lui-même sous différents niveaux de bonté (la nourriture est bonne pour la santé, mais aussi pour le goût), on acquiert par abstraction la notion universelle de bien, la raison de bien. Sans cet accès à la raison universelle de bien, nous sommes directement vissés au bien tel qu'il se présente à nous, il n'y a alors pas moyen d'échapper à son attraction, puisque le bien par lui-même attire. On dira couramment qu'on ne peut pas "mettre à distance". 

Mais par la raison de bien, on peut regarder dans chaque bien à quel point un bien est un bien, on peut regarder quel plan de bonté il atteint. Alors nous pouvons ordonner, relativiser les biens entre eux. C'est de là que provient la possibilité de notre liberté.

 

Mais le jugement est au pouvoir de celui qui juge selon qu'il peut à propos de son jugement juger : en effet, sur ce qui est en notre pouvoir, nous pouvons juger. Or juger de son jugement est seulement [le fait de] la raison,

  • qui fait retour sur son acte,
  • et connaît les relations des réalités dont elle juge,
  • et par lesquelles elle juge ;

c’est pourquoi toute la racine de la liberté est constituée dans la raison.

D'où, selon qu'une chose se rapporte à la raison, elle se rapporte aussi au libre arbitre.

(DeVer.q24a2)

Iudicium autem est in potestate iudicantis secundum quod potest de suo iudicio iudicare : de eo enim quod est in nostra potestate, possumus iudicare. Iudicare autem de iudicio suo est solius rationis,

  • quae super actum suum reflectitur,
  • et cognoscit habitudines rerum de quibus iudicat,
  • et per quas iudicat :

unde totius libertatis radix est in ratione constituta.

Unde secundum quod aliquid se habet ad rationem, sic se habet ad liberum arbitrium.


1. -- "le jugement sur cet opérable particulier, tel qu’il est maintenant, ne peut jamais être contraire à l’appétit" => très intéressant, un jugement particulier donne une appétit particulier qui lie le bien à l'appétit sans "mise à distance", sans relativisation. Si je ne regarde que la bonté de ce morceau de chocolat, je ne peux qu'être attiré par lui et lui céder.

 

 

Toute la notion (ratio) de liberté dépend du mode de connaissance.

Toute la racine (radix) de la liberté est établie (constituta) dans la raison

C'est toute l'erreur de Godefroid de Fontaines d'en avoir déduit que la raison est libre. La liberté dépend de la raison, elle a sa racine dans la raison, mais elle n'est pas elle-même libre, en tout cas pas dans son sens morale.

Liberté, Raison, Jugement, Désir (appétit sensible), Connaissance, NON REVU

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