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Thomas d'Aquin - DeVer.q1a1 - Distinction rei / ens

Le nom de « res », lequel, selon Avicenne au début de sa Métaphysique, diffère de « ens » en ce que
  • « ens » est pris de l’acte d’être,
  • au lieu que le nom de « rei » exprime la quiddité ou l’essence de l’entis.

(DeVer.q1a1)

Et sic imponitur hoc nomen res, quod in hoc differt ab ente, secundum Avicennam in principio Metaphys. [I, 6], quod

  • ens sumitur ab actu essendi,
  • sed nomen rei exprimit quidditatem vel essentiam entis.

 

 

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Thomas d'Aquin - DeVer.q1a9 - L'intellect connaît la vérité en faisant retour sur soi-même

// : I.q16a2 et DeVer.q1a3

(...)

Dans l'intellect, en effet, [la vérité] est

  • comme ce qui est conséquent à l'acte de l'intellect
  • et comme ce qui est connu par l'intellect.

Elle suit, en effet, l'opération de l'intellect selon que le jugement de l'intellect porte sur la chose selon qu'elle est (secundum quod est) ;

mais elle est connue par l'intellect selon que l'intellect fait retour sur son propre acte — non seulement selon qu'il connaît son acte, mais selon qu'il connaît la proportion de celui-ci à la chose.

Cette proportion, certes, ne peut être connue que si est connue la nature de l'acte lui-même ; laquelle ne peut être connue que si est connue la nature du principe actif, qui est l'intellect lui-même, dont la nature est de se conformer aux choses. C'est pourquoi, c'est selon cela que l'intellect connaît la vérité : qu'il fait retour sur soi-même.

(...)

La raison en est que les réalités qui sont les plus parfaites parmi les ens, comme les substances intellectuelles, reviennent à leur essence par un retour complet : en effet,

  • en ceci qu'elles connaissent quelque chose (aliquid) hors d'elles (extra se), elles sortent d'une certaine manière hors d'elles-mêmes (extra se) ;
  • mais selon qu'elles connaissent qu'elles connaissent, elles commencent déjà à revenir à elles-mêmes (ad se redire),
    • car l'acte de connaissance est intermédiaire entre le connaissant et le connu ;

cependant, ce retour s'accomplit selon qu'elles connaissent leurs essences propres ; d'où ce qui est dit dans le Livre des Causes : « tout connaissant son essence est revenant à son essence par un retour complet ».

(...)

In intellectu enim est

  • sicut consequens actum intellectus
  • et sicut cognita per intellectum:

consequitur namque intellectus operationem secundum quod iudicium intellectus est de re secundum quod est;

cognoscitur autem ab intellectu secundum quod intellectus reflectitur super actum suum, non solum secundum quod cognoscit actum suum sed secundum quod cognoscit proportionem eius ad rem,

quae quidem cognosci non potest nisi cognita natura ipsius actus, quae cognosci non potest nisi natura principii activi cognoscatur, quod est ipse intellectus, in cuius natura est ut rebus conformetur: unde secundum hoc cognoscit veritatem intellectus quod supra se ipsum reflectitur.

(...)

Cuius ratio est quia illa quae sunt perfectissima in entibus, ut substantiae intellectuales, redeunt ad essentiam suam reditione completa:

  • in hoc enim quod cognoscunt aliquid extra se positum, quodam modo extra se procedunt;
  • secundum vero quod cognoscunt se cognoscere, iam ad se redire incipiunt
    • quia actus cognitionis est medius inter cognoscentem et cognitum;

sed reditus iste completur secundum quod cognoscunt essentias proprias, unde dicitur in libro De causis quod omnis sciens essentiam suam est rediens ad essentiam suam reditione completa.


 Il y a deux premiers : se trouve d'abord l'appréhension ; puis se trouve le jugement, premier "quelque chose" original, propre à l'intellect.

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Thomas d'Aquin - DeVer.q26a9ad7 - L'intellect peut "percevoir" la raison ou comme simplement nature ou comme proprement raison

La distinction par laquelle est distinguée raison comme raison et raison comme nature peut être intelligée (intelligi) de deux manières. [= intelligi, "être compris" ne rend pas l'acte simple de l'intellect lorsqu'il une chose est par lui intelligée, mieux vaudrait traduire par "être saisie" ou "être touchée", ~ le tugein d'Aristote. Concrètement, "comprendre" fait davantage référence à l'expérience du raisonnement.]

[A. Première manière de distinguer - du point de vue de l'être]

De la première manière,

  1. la raison « comme nature » est dîte raison
    • selon qu’elle est la nature de la créature rationnelle,
      • c’est‑à‑dire que, fondée dans l’essence de l’âme, elle donne au corps l’être naturel (esse naturale) ; [= ~ une chose est ce qu'elle est par sa partie la meilleure, mais cette partie est liée indirectement à des éléments qui ne lui sont pas propres du fait qu'elle appartient à un être qui ne réduit pas à elle]
  2. mais on parle de la raison « comme raison »
    • selon ce qui est le propre de la raison en tant qu’elle est raison,
      • et cela est son acte, parceque les puissances se définissent par les actes.

Ainsi, parce que la douleur

  • n’est pas dans la raison supérieure en tant qu’elle se rapporte à son objet par son acte propre
  • mais en tant qu’elle est enracinée dans l’essence de l’âme,

on dit que la raison supérieure subissait la douleur comme nature, et non comme raison.

(Et il en va de même pour la vue, qui est fondée sur le toucher en tant que l’organe de la vue est un organe du toucher ; la vue peut donc subir une blessure (laesionem) de deux façons : d’abord par son acte propre, comme lorsque la vue est émoussée par une lumière très forte, et c’est la souffrance de la vue comme vue ; ensuite en tant qu’elle est fondée dans le toucher, comme lorsque l’œil est piqué ou qu’il est dissous par quelque chaleur ; et cela n’est pas la souffrance (passio) de la vue comme vue, mais en tant qu’elle est un certain toucher.)

Distinctio illa qua distinguitur ratio ut ratio, et ratio ut natura, dupliciter potest intelligi.

 

[A.]

Uno modo ita quod

  1. ratio ut natura dicatur ratio
    • secundum quod est naturae creaturae rationalis,
    • prout scilicet fundata in essentia animae dat esse naturale corpori :
  2. ratio vero ut ratio dicatur
    • secundum id quod est proprium rationis in quantum est ratio ;
    • et hoc est actus eius, quia potentiae definiuntur per actus.

 

Quia igitur dolor

  • non est in superiori ratione prout secundum actum proprium comparatur ad obiectum,
  • sed secundum quod in essentia animae radicatur ;

ideo dicitur quod superior ratio patiebatur dolorem ut natura, non autem ut ratio.

Et est simile de visu qui fundatur super tactum, in quantum organum visus est organum tactus. Unde dupliciter visus potest pati laesionem : uno modo per actum proprium, sicut cum ab excellenti luce visio obtunditur : et haec est passio visus ut visus ; alio modo prout fundatur in tactu, ut cum oculus pungitur, vel aliquo calore dissolvitur : et hoc non est passio visus ut est visus, sed ut est quidam tactus.

[B. Première manière de distinguer - du point de vue de la connaissance et de l'appétit]

D'une autre manière peut être intelligée (intelligi) la distinction susdite, ainsi nous disons que la raison comprise (intelligi),

  • comme nature
    • selon que la raison se rapporte à ce que naturellement elle 
        • connaît
        • ou appète [= désire spirituellement, i.e : veut] ;
  • comme raison
    • selon que, par une certaine confrontation, elle est ordonnée à quelque chose (aliquid)
          • à connaître 
          • ou à appéter [= désirer],
        • attendu que le propre de la raison est de confronter.

Or il est certaines [choses] qui,

  • selon qu'elles sont considérées en elles-mêmes, sont à éviter,
  • mais appétées [désirées] selon qu'elles sont ordonnées à autre chose :

par exemple, la faim et la soif, considérées en elles-mêmes, sont à éviter, mais, si on les considère comme utiles au salut de l’âme ou du corps, alors on les recherche. Et ainsi, la raison comme raison se réjouit à leur sujet, au lieu que la raison comme nature s’attriste à cause d’elles. De même, la passion corporelle du Christ considérée en soi était à éviter : c’est pourquoi la raison comme nature s’en attristait et ne la voulait pas (nolebat) ; mais en tant qu’elle était ordonnée au salut du genre humain, alors elle était bonne et objet d’appétit (appetibilis) ; et ainsi, la raison comme raison la voulait (volebat) et en retirait une joie.

(DeVer.q26a9ad7)

[B.]

Alio modo potest intelligi praedicta distinctio, ut dicamus

  • rationem ut naturam intelligi
    • secundum quod ratio comparatur ad ea quae naturaliter
      • cognoscit
      • vel appetit ;
  • rationem vero ut rationem,
    • secundum quod per quamdam collationem ordinatur ad aliquid
        • cognoscendum
        • vel appetendum,
      • eo quod rationis est proprium conferre.

Sunt enim quaedam quae

  • secundum se considerata sunt fugienda,
  • appetuntur vero secundum ordinem ad aliud :

sicut fames et sitis secundum se considerata sunt fugienda ; prout autem considerantur ut utilia ad salutem animae vel corporis, sic appetuntur. Et sic ratio ut ratio de eis gaudet, ratio vero ut natura de eis tristatur. Ita etiam passio corporalis Christi in se considerata fugienda erat : unde ratio ut natura de ea contristabatur et eam nolebat ; prout vero ordinabatur ad salutem humani generis, sic bona erat et appetibilis ; et sic ratio ut ratio eam volebat, et inde gaudebat.

 


 

1. -- Dans la 2ème manière de distinguer on met la raison face à son objet ou en disant comparatur ou en disantordinatur. Voir ce que cela implique : 

Raison comme nature
(point de vue immédiat, matériel)

Raison comme raison
(point de vue de la fin)

comparatur ordinatur
naturellement per collationem
la raison s'attriste de la faim et de la soif, car avoir faim ou soif n'est pas agréable la raison se réjouit de la faim et de la soif, car la faim et la soif sont ordonnées à me nourrir, sans quoi je mourrais
   

 

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Thomas d'Aquin - DeVer.q8a1ad6 - La connaissance par l'essence unit plus parfaitement que la connaissance par similitude

// : DeVer.q8a1 ; CG.III.51 ; Quod.Xq8 ; I.q12a5 ; Suppl.q92a1 ; Compendium I.105 ; Comm.Jean.I.11 (pp. 134-139) ; Comm.1Co

Sur le plan de la connaissance, l'assimilation est une union du connaissant au connu par similitude, cette union est différente de celle obtenue par essence.

L'assimilation n'est requise à la connaissance qu'afin que le connaissant s'unisse d'une certaine manière au connu ; or, l'union par laquelle la chose elle-même s'unit à l'intellect par son essence est plus parfaite que si elle s'y unissait par sa similitude ; et c'est pourquoi, parceque l'essence divine est unie à l'intellect de l'ange comme forme, il n'est pas requis pour qu'il la connaisse qu'il soit informé par une certaine similitude d'elle, au moyen de laquelle il connaîtrait.

Ad sextum dicendum quod ad cognitionem non requiritur assimilatio nisi propter hoc ut cognoscens aliquo modo cognito uniatur; perfectior autem est unio qua unitur ipsa res per essentiam suam intellectui quam si uniretur per similitudinem suam; et ideo quia essentia divina unitur intellectui angeli ut forma, non requiritur quod ad eam cognoscendam aliqua eius similitudine informetur, qua mediante cognoscat.

 

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Thomas d'Aquin - I.q16a2 - Connaître le vrai se fait dans la composition et la division (le jugement)

Voir la même question dans le DeVer.q1a3, plus facile à comprendre.

Et aussi : DeVer.q1a9.

Le vrai, comme cela a été dit, selon sa première raison (ratio), est dans l’intellect. Puisque toute chose est vraie selon qu’elle possède la forme propre de sa nature, il est nécessaire que l’intellect, en tant qu'il connaît, soit vrai en tant qu'il possède la similitude de la chose connue, laquelle est sa forme en tant qu'il est connaissant.

Et c’est pour cela que l’on définit la vérité par la conformité de l’intellect et de la chose. Il en résulte que connaître une telle conformité, c’est connaître la vérité.

Or, le sens ne connaît d'aucune manière cette [conformité] ; car, bien que la vue possède la similitude du visible, elle ne connaît pourtant pas la comparaison qui existe entre la chose vue et ce qu'elle-même en appréhende.

L’intellect, lui, peut connaître sa conformité à la chose intelligible ; toutefois, il ne l'appréhende pas selon qu'il connaît d'une chose ce qu'elle est, mais quand il juge que la chose est telle qu'est la forme qu'il appréhende de la chosealors pour la première fois il connaît et dit le vrai.

Et cela, il le fait en composant et en divisant, car en toute proposition il signifie quelque forme signifiée par le prédicat, ou bien il l’applique à quelque chose de signifié par le sujet, ou bien il l’enlève d’elle. Et c’est pour cette raison que l'on trouve bien que le sens est vrai au sujet de quelque chose (aliqua re), ou que l'intellect [est vrai] en connaissant ce qu'est une chose ; mais non qu'il connaisse ou qu'il dise le vrai. Et il en est de même pour les expressions complexes ou incomplexes. 

La vérité peut donc certes se trouver dans le sens, ou dans l'intellect connaissant ce qu'est une chose, comme dans une certaine chose vraie, mais non pas comme le connu dans le connaissant, ce qu'implique le nom de "vrai" ; car la perfection de l'intellect est le vrai comme connu. Et c'est pourquoi, à proprement parler, la vérité est dans l'intellect qui compose et qui divise, mais non dans le sens, ni dans l'intellect connaissant ce qu'est une chose (quod quid est).

Respondeo dicendum quod verum, sicut dictum est, secundum sui primam rationem est in intellectu. Cum autem omnis res sit vera secundum quod habet propriam formam naturae suae, necesse est quod intellectus, inquantum est cognoscens, sit verus inquantum habet similitudinem rei cognitae, quae est forma eius inquantum est cognoscens. Et propter hoc per conformitatem intellectus et rei veritas definitur. Unde conformitatem istam cognoscere, est cognoscere veritatem.

Hanc autem nullo modo sensus cognoscit, licet enim visus habeat similitudinem visibilis, non tamen cognoscit comparationem quae est inter rem visam et id quod ipse apprehendit de ea.

Intellectus autem conformitatem sui ad rem intelligibilem cognoscere potest, sed tamen non apprehendit eam secundum quod cognoscit de aliquo quod quid est; sed quando iudicat rem ita se habere sicut est forma quam de re apprehendit, tunc primo cognoscit et dicit verum.

Et hoc facit componendo et dividendo, nam in omni propositione aliquam formam significatam per praedicatum, vel applicat alicui rei significatae per subiectum, vel removet ab ea. Et ideo bene invenitur quod sensus est verus de aliqua re, vel intellectus cognoscendo quod quid est, sed non quod cognoscat aut dicat verum. Et similiter est de vocibus complexis aut incomplexis.

Veritas quidem igitur potest esse in sensu, vel in intellectu cognoscente quod quid est, ut in quadam re vera, non autem ut cognitum in cognoscente, quod importat nomen veri; perfectio enim intellectus est verum ut cognitum. Et ideo, proprie loquendo, veritas est in intellectu componente et dividente, non autem in sensu, neque in intellectu cognoscente quod quid est.

 


Remarque du p. Sertillanges : "Il y a là trois faits qu'il ne faut pas confondre : 1° connaître les choses ; 2° être vrai en reflétant correctement les choses ; 3° connaître le vrai. C'est ce dernier fait qui ne se rencontre que dans l'acte du jugement."

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