Bien que la vérité de notre intellect soit causée par la chose (a re), il n’est pourtant pas nécessaire que l’on trouve dans la chose (in re), de manière préalable, la raison de vérité (ratio veritatis) ; de même que l’on ne trouve pas dans le médicament (medicinae) la raison de santé (ratio sanitatis) de manière préalable à l’animal ;
en effet, c’est la vertu du médicament, et non sa santé, qui cause la santé, puisqu’il n’est pas un agent univoque.
Et, de la même manière, c’est l’être de la chose (esse rei), et non sa vérité, qui cause la vérité de l'intellect.
C'est pourquoi le Philosophe dit que l'opinion et le discours sont vrais du fait que la chose est (re est), et non du fait que la chose (res) est vraie.
Dicendum quod licet veritas intellectus nostri a re causetur, non tamen oportet quod in re per prius inveniatur ratio veritatis, sicut neque in medicina per prius invenitur ratio sanitatis quam in animali;
virtus enim medicinae, non sanitas eius, causat sanitatem, cum non sit agens univocum.
Et similiter esse rei, non veritas eius, causat veritatem intellectus.
Unde Philosophus dicit quod opinio et oratio vera est ex eo quod res est, non ex eo quod res vera est.
Comme le bien a raison d'appétible, de même le vrai a un ordre à la connaissance. Et c’est pour cela qu’il est dit au IIIe livre De l’âme que l’âme est en quelque manière toutes choses selon le sens et l’intellect.
Et c'est pourquoi, comme il est dit dans le livre III du De anima, de même que le bon se convertit avec l'ens(ente), ainsi en est-il du vrai. Mais pourtant, de même que le bon ajoute la raison d'appétible à l'ens(super ens), ainsi le vrai [ajoute] la comparaison à l'intellect.
Respondeo dicendum quod, sicut bonum habet rationem appetibilis, ita verum habet ordinem ad cognitionem. Unumquodque autem inquantum habet de esse, intantum est cognoscibile.
Et propter hoc dicitur in III De Anima, quod anima est quodammodo omnia secundum sensum et intellectum. Et ideo, sicut bonum convertitur cum ente, ita et verum. Sed tamen, sicut bonum addit rationem appetibilis supra ens, ita et verum comparationem ad intellectum.
Sur le premier point, il faut donc répondre que la volonté et l'intellect s'incluent mutuellement ; car
l'intellect intellige la volonté,
et la volonté veut que l'intellect intellige.
Ainsi donc, parmi les choses qui sont ordonnées à l'objet de la volonté, sont contenues aussi celles qui appartiennent à l'intellect ; et inversement.
C'est pourquoi,
dans l'ordre des appétibles (appetibilium),
le bien se comporte comme l'universel,
et le vrai comme le particulier ;
mais dans l'ordre des choses intelligibles (intelligibilium), c'est l'inverse.
Du fait donc que le vrai est un certain bien, il s'ensuit que le bien est antérieur dans l'ordre des désirables, mais non qu'il soit antérieur absolument (simpliciter).
Ad primum ergo dicendum quod voluntas et intellectus mutuo se includunt,
nam intellectus intelligit voluntatem,
et voluntas vult intellectum intelligere.
Sic ergo inter illa quae ordinantur ad obiectum voluntatis, continentur etiam ea quae sunt intellectus; et e converso.
Unde in ordine appetibilium,
bonum se habet ut universale,
et verum ut particulare,
in ordine autem intelligibilium est e converso.
Ex hoc ergo quod verum est quoddam bonum, sequitur quod bonum sit prius in ordine appetibilium, non autem quod sit prius simpliciter.
Est quelque chose de premier (prius ratione) selon la raison ce qui tombe en premier dans l'intellect.
L'intellect, en effet, appréhende en premier (per prius) l'être lui-même (ipsum ens) ; et secondairement, il s'appréhende intelliger l'ens ; et troisièmement, il s'appréhende appéter l'ens.
D'où, en premier est la ratio entis, deuxièmement la ratio veri, troisièmement la ratio boni, bien que le bien soit dans les choses (in rebus).
Ad secundum dicendum quod secundum hoc est aliquid prius ratione, quod prius cadit in intellectu.
Intellectus autem per prius apprehendit ipsum ens; et secundario apprehendit se intelligere ens; et tertio apprehendit se appetere ens.
Unde primo est ratio entis, secundo ratio veri, tertio ratio boni, licet bonum sit in rebus.
Or, ce qui est en premier intelligé par nous, selon l’état de la vie présente, c’est la quiddité de la chose matérielle, qui est l’objet de notre intellect, comme cela a été dit de nombreuses fois plus haut.
Primum autem quod intelligitur a nobis secundum statum praesentis vitae, est quidditas rei materialis, quae est nostri intellectus obiectum, ut multoties supra dictum est..
Ce qui est (ens) est antérieur au bien selon la raison (secundum rationem). En effet, la raison (ratio) signifiée par le nom est ce que l'intellect conçoit d'une chose (re) et qu'il signifie par la voix ; est donc antérieur selon la raison ce qui tombe en premier dans la conception de l'intellect.
Or, ce qui tombe en premier (primo) dans la conception de l'intellect, c'est l'« ens », parce qu'une chose n'est connaissable qu'en tant qu'elle est en acte, comme il est dit au livre IX de la Métaphysique. D'où, ce qui est (ens) est l’objet propre de l’intellect et son premier intelligible (primum intelligibile), comme le son est le premier audible (primum audibile).
Ainsi donc, l'« ens » est antérieur (prius) au bien selon la raison.
Respondeo dicendum quod ens secundum rationem est prius quam bonum. Ratio enim significata per nomen, est id quod concipit intellectus de re, et significat illud per vocem, illud ergo est prius secundum rationem, quod prius cadit in conceptione intellectus.
Primo autem in conceptione intellectus cadit ens, quia secundum hoc unumquodque cognoscibile est, inquantum est actu, ut dicitur in IX Metaphys. Unde ens est proprium obiectum intellectus, et sic est primum intelligibile, sicut sonus est primum audibile.
Ita ergo secundum rationem prius est ens quam bonum.