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Thomas d'Aquin - I.q12a5 - S'il manque à l'intellect créé une certaine lumière pour voir Dieu par essence

Art. 5 - L’intellect créé, pour voir l’essence divine, a-t-il besoin d’une lumière créée ? Utrum intellectus creatus ad videndum essentiam Dei aliquo lumine creato indigeat

Tout ce qui est élevé à quelque chose qui dépasse sa nature, il faut qu’il y soit disposé par une disposition qui vienne de plus haut que sa nature (supra suam naturam) ; ainsi l’air, s’il doit recevoir la forme du feu, il faut qu’il y soit disposé par une disposition qui corresponde à cette nouvelle forme. Or, quand un intellect créé voit Dieu par essence, l’essence même de Dieu devient la forme intelligible de l’intellect. Il faut donc que quelque disposition surnaturelle lui soit surajoutée (superaddatur), pour qu’il s’élève à une telle sublimité.

Puisque la vertu naturelle de l’intellect créé ne suffit pas à voir l’essence divine, ainsi qu’on l’a montré, il faut donc que par la grâce divine soit ajoutée (superaccrescat) cette vertu d'intelliger. Et cet accroissement (augmentum) de force intellectuelle, nous l’appelons une illumination de l’intellect, comme nous appelons l’intelligible lui-même une lumière, un éclat.

Telle est la lumière dont l’Apocalypse (21, 23) dit : “La clarté de Dieu illuminera” la société des bienheureux qui verront Dieu.

Par la vertu de cette lumière, [les bienheureux] deviennent déiformes, c’est-à-dire semblables à Dieu, selon la 1° épître de Saint Jean (3, 2). “Au temps de cette manifestation, nous lui seront semblables, et nous le verrons tel qu’il est.”

Respondeo dicendum quod omne quod elevatur ad aliquid quod excedit suam naturam, oportet quod disponatur aliqua dispositione quae sit supra suam naturam, sicut, si aer debeat accipere formam ignis, oportet quod disponatur aliqua dispositione ad talem formam. Cum autem aliquis intellectus creatus videt Deum per essentiam, ipsa essentia Dei fit forma intelligibilis intellectus. Unde oportet quod aliqua dispositio supernaturalis ei superaddatur, ad hoc quod elevetur in tantam sublimitatem. 

Cum igitur virtus naturalis intellectus creati non sufficiat ad Dei essentiam videndam, ut ostensum est, oportet quod ex divina gratia superaccrescat ei virtus intelligendi. Et hoc augmentum virtutis intellectivae illuminationem intellectus vocamus; sicut et ipsum intelligibile vocatur lumen vel lux.

Et istud est lumen de quo dicitur Apoc. XXI, quod claritas Dei illuminabit eam, scilicet societatem beatorum Deum videntium.

Et secundum hoc lumen efficiuntur deiformes, idest Deo similes; secundum illud I Ioan. III, cum apparuerit, similes ei erimus, et videbimus eum sicuti est.

1. Si une lumière créée est nécessaire pour voir l’essence de Dieu, ce n’est pas que par elle l’essence divine soit rendue intelligible, car elle est intelligible par elle-même, mais c’est pour que l’intellect reçoive le pouvoir de la connaître, à la façon dont une faculté est rendue par l’habitus plus capable (potentior) à l’égard de son acte. Comme aussi la lumière corporelle est nécessaire pour voir les choses extérieures, en tant qu’elle rend le milieu transparent en acte, de telle sorte que la lumière puisse agir sur la vue.

Ad primum ergo dicendum quod lumen creatum est necessarium ad videndum Dei essentiam, non quod per hoc lumen Dei essentia intelligibilis fiat, quae secundum se intelligibilis est, sed ad hoc quod intellectus fiat potens ad intelligendum, per modum quo potentia fit potentior ad operandum per habitum, sicut etiam et lumen corporale necessarium est in visu exteriori, inquantum facit medium transparens in actu, ut possit moveri a colore.
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Thomas d'Aquin - Quod.10q8 - Voir Dieu par essence, c'est le voir par l'intermédiaire de la lumière de gloire, non par l'intermédiaire d'une similitude

La Béatitude, en effet, est l'ultime perfection de la nature rationnelle ; or, rien n'est rendu parfait selon la fin1 (finaliter perfectum) à moins d'atteindre son principe selon son propre mode. Je dis cela parce qu'une chose atteint le principe qu'est Dieu de deux manières :

  • D'une part par similitude, ce qui est commun à toute créature, laquelle possède d'autant de perfection qu'elle obtient de similitude divine ;
  • d'autre part par opération (en omettant ce mode qui est singulier au Christ, à savoir dans l'unité de la personne) ; je dis "par opération" en tant que la créature rationnelle connaît et aime Dieu.

Et parce que l'âme a été faite immédiatement par Dieu, elle ne pourra être bienheureuse à moins de voir Dieu immédiatement, 

  • c'est-à-dire sans un intermédiaire qui serait la similitude de la chose connue — comme l'espèce visible dans la pupille ou dans un miroir —,
  • mais non sans l'intermédiaire qu'est la lumière fortifiant l'intellect, qui est la lumière de gloire, dont il est dit dans le Psaume : En ta lumière nous verrons la lumière. Or, cela, c'est voir Dieu par son essence.

C'est pourquoi nous plaçons en ceci la béatitude de la créature rationnelle : dans le fait qu'elle verra Dieu par son essence ; de même que les philosophes, qui ont posé que nos âmes émanent de l'Intelligence agente, ont placé la félicité ultime de l'homme dans la jonction (continuatione) de notre intellect avec celle-ci.

Beatitudo enim est ultima perfectio rationalis naturae; nihil autem est finaliter perfectum nisi attingat ad suum principium secundum modum suum. Quod ideo dico quia ad principium quod est Deus attingit aliquid dupliciter:

  • uno modo per similitudinem, quod est commune omni creaturae, quae in tantum habet de perfectione quantum consequitur de divina similitudine;
  • alio modo per operationem (ut praetermittatur ille modus qui est Christo singularis, scilicet in unitate persone), dico autem per operationem, in quantum rationalis creatura cognoscit et amat Deum.

Et quia anima immediate facta est a Deo, ideo beata esse non poterit nisi immediate videat Deum,

  • id est absque medio quod sit similitudo rei cognitae sicut species visibilis in pupilla vel in speculo,
  • non autem absque medio quod est lumen confortans intellectum, quod est lumen gloriae, de quo in Psalmo dicitur: in lumine tuo videbimus lumen; hoc autem est per essentiam Deum videre.

Unde in hoc ponimus beatitudinem rationalis creaturae quod Deum per essentiam videbit, sicut philosophi qui posuerunt animas nostras fluere ab intelligentia agente posuerunt ultimam felicitatem hominis in continuatione intellectus nostri ad ipsam.


1 Perfection selon l'être (forme), perfection selon l'opération (fin). Dans la suite du texte : perfection selon la similitude (forme), perfection selon l'opération d'amour et de connaissance (fin).

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