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Thomas d'Aquin - Comm.1Co (Chap.XIII,4)

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[Voir par un miroir]  

800. (...) Ici, il faut premièrement considérer ce qu'est (quid sit) voir par un miroir et en énigme ; et deuxièmement, ce qu'est (quid sit) voir face à face.

Il faut donc savoir qu'un quelque chose sensible peut être vue de trois manières :

  1. soit par sa propre présence dans la chose voyante, comme la lumière elle-même, qui est présente à l'œil ;
  2. soit par la présence de sa similitude dans le sens, dérivée immédiatement de la chose elle-même : ainsi voit-on la blancheur qui est sur le mur, non parce que la blancheur elle-même est présentement dans l'œil, mais par sa similitude, bien que cette similitude ne soit pas vue par lui [l'œil] ;
  3. soit par la présence d'une similitude qui n'est pas immédiatement dérivée de la chose elle-même, mais dérivée de la similitude de la chose dans quelque chose d'autre, comme lorsqu'on voit un homme par un miroir. Car la similitude de l'homme n'est pas immédiatement dans l'œil, mais la similitude de l'homme résultant dans le miroir.
  1. En parlant donc de la vision de Dieu selon ce mode, je dis que Dieu seul se voit lui-même d’une connaissance naturelle, parce qu’en Dieu son essence et son intellect sont une même chose. Et c'est pourquoi, son essence est présente à son intellect. 
  2. Mais selon le deuxième mode, peut-être que les Anges voient Dieu par connaissance naturelle, en tant que la similitude de l'essence divine re-luit immédiatement en eux. 
  3. Selon le troisième mode, en revanche, nous connaissons Dieu dans cette vie, en tant que nous connaissons "les réalités invisibles de Dieu par les créatures", comme il est dit en Romains 1, 20. Et ainsi, toute la créature est pour nous comme un certain miroir : car à partir de l'ordre, de la bonté et de la grandeur qui ont été causés par Dieu dans les choses, nous parvenons à la connaissance de la sagesse, de la bonté et de l'éminence divines. Et cette connaissance est appelée « vision dans un miroir ».

800. (...) Ubi primo considerandum est, quid sit videre per speculum in aenigmate; secundo quid sit videre facie ad faciem.

Sciendum est ergo, quod sensibile aliquid potest tripliciter videri,

  1. scilicet aut per sui praesentiam in re vidente, sicut ipsa lux, quae praesens est oculo;
  2. aut per praesentiam suae similitudinis in sensu immediate derivatam ab ipsa re, sicut albedo quae est in pariete videtur, non existente ipsa albedine praesentialiter in oculo, sed eius similitudine, licet ipsa similitudo non videatur ab eo;
  3. aut per praesentiam similitudinis non immediate derivatae ab ipsa re, sed derivatae a similitudine rei in aliquid aliud, sicut cum videtur aliquis homo per speculum. Non enim similitudo hominis immediate est in oculo, sed similitudo hominis resultantis in speculo.
  1. Per hunc ergo modum loquendo de visione Dei, dico quod naturali cognitione solus Deus videt seipsum: quia in Deo idem est sua essentia et suus intellectus. Et ideo sua essentia est praesens suo intellectui.
  2. Sed secundo modo forte angeli naturali cognitione Deum vident, inquantum similitudo divinae essentiae relucet immediate in eos.
  3. Tertio vero modo cognoscimus nos Deum in vita ista, inquantum invisibilia Dei per creaturas cognoscimus, ut dicitur Rom. I, 20. Et ita tota creatura est nobis sicut speculum quoddam: quia ex ordine, et bonitate, et magnitudine, quae in rebus a Deo causata sunt, venimus in cognitionem sapientiae, bonitatis et eminentiae divinae. Et haec cognitio dicitur visio in speculo.

801. De plus, il faut savoir qu'une telle similitude — celle d'une similitude re-luisant dans un autre — est double :

  • car elle est parfois claire et ouverte, comme celle qui est dans un miroir ;
  • parfois obscure et occulte, et alors cette vision est dite énigmatique, comme lorsque je dis : « ma mère m'a engendré, et elle-même est engendrée de moi ».

Ceci se fait par une similitude occulte. Et cela se dit de la glace, qui est engendrée de l'eau congelée, tandis que l'eau est engendrée de la glace résolue [i.e. à son état liquide]. Ainsi donc, il est clair que la vision par la similitude d'une similitude est « dans un miroir » par une similitude occulte « en énigme », mais par une similitude claire et ouverte, elle produit une autre espèce de vision allégorique.

En tant donc que nous connaissons les réalités invisibles de Dieu par les créatures, nous sommes dits voir « par un miroir ». Mais en tant que ces réalités invisibles nous sont occultes, nous voyons « en énigme ».

Ou autrement : nous voyons maintenant « par un miroir », c'est-à-dire par notre raison ; et alors « par » désigne seulement la puissance. Comme s'il disait : nous voyons par un miroir, c'est-à-dire par la vertu de notre âme.

801.Ulterius autem sciendum est, quod huiusmodi similitudo, quae est similitudinis in alio relucentis, est duplex:

  • quia aliquando est clara et aperta, sicut illa quae est in speculo;
  • aliquando obscura et occulta, et tunc illa visio dicitur aenigmatica, sicut cum dico: me mater genuit, et eadem gignitur ex me. Istud est per simile occultum.

Et dicitur de glacie, quae gignitur ex aqua congelata, et aqua gignitur ex glacie resoluta. Sic ergo patet, quod visio per similitudinem similitudinis est in speculo per simile occultum in aenigmate, sed per simile clarum et apertum facit aliam speciem allegoricae visionis.

Inquantum ergo invisibilia Dei per creaturas cognoscimus, dicimur videre per speculum. Inquantum vero illa invisibilia sunt nobis occulta, videmus in aenigmate.

Vel aliter, videmus nunc per speculum, id est per rationem nostram, et tunc per, designat virtutem tantum. Quasi dicat videmus per speculum, id est virtute animae nostrae.

[ Voir face à face]  

802. Concernant le second point, il faut savoir que Dieu, en tant que Dieu, n'a pas de face ; et c'est pourquoi ce qu'il dit, « face à face », est dit de manière métaphorique.

En effet, quand nous voyons quelque chose dans un miroir, nous ne voyons pas la chose elle-même (ipsma rem), mais sa similitude ; mais quand nous voyons quelque chose selon la face, alors nous voyons la chose elle-même comme elle est (ipsam rem sicut est). C'est pourquoi l'Apôtre ne veut rien dire d'autre, lorsqu'il dit : « nous verrons dans la patrie face à face », sinon que nous verrons l'essence même de Dieu. 1 Jean 3,2 : « nous le verrons comme il est », etc. 

802. Circa secundum vero sciendum est, quod Deus, secundum quod Deus, non habet faciem, et ideo hoc, quod dicit, facie ad faciem, metaphorice dicitur.

Cum enim videmus aliquid in speculo, non videmus ipsam rem, sed similitudinem eius; sed quando videmus aliquid secundum faciem, tunc videmus ipsam rem sicut est. Ideo nihil aliud vult dicere apostolus, cum dicit: videbimus in patria facie ad faciem, quam quod videbimus ipsam Dei essentiam. I Io. III, 2: videbimus eum sicuti est, et cetera.

[Objections et réponses contre la vision de Dieu par essence](Trad. Gemini non revue)  

Mais il y a une objection en sens contraire : car en Genèse 32, 30, il est dit : « J'ai vu le Seigneur face à face », etc. Or, il est constant qu'il ne vit pas alors l'essence de Dieu ; donc, voir "face à face" n'est pas [nécessairement] voir l'essence de Dieu.

Réponse. Il faut dire que cette vision fut imaginaire ; or, la vision imaginaire constitue un certain degré plus élevé, à savoir : voir ce qui apparaît dans l'image même sous laquelle cela apparaît ; tandis qu'un autre degré, le plus bas, consiste seulement à entendre des paroles.

C'est pourquoi Jacob, pour suggérer l'excellence de la vision imaginaire qui lui était montrée, dit : «J'ai vu le Seigneur face à face », c'est-à-dire : j'ai vu le Seigneur apparaissant imaginairement dans son image, et non par son essence même. Car, dans ce dernier cas, ce n'aurait pas été une vision imaginaire.

Sed contra est, quia Gen. XXXII, 30 dicitur: vidi Dominum facie ad faciem, et cetera. Sed constat, quod tunc non vidit essentiam Dei; ergo videre facie ad faciem, non est videre essentiam Dei.

Responsio. Dicendum est quod illa visio fuit imaginaria; visio autem imaginaria est quidam gradus altior, scilicet videre illud quod apparet: in ipsa imagine in qua apparet et alius gradus infimus scilicet audire tantum verba.

Unde Iacob, ut insinuaret excellentiam visionis imaginariae sibi ostensae, dicit vidi Dominum facie ad faciem, id est vidi Dominum imaginarie apparentem in sua imagine et non per essentiam suam. Sic enim non fuisset visio imaginaria.

803. Pourtant, certains disent que dans la patrie, l'essence divine elle-même sera vue par une similitude créée.

Mais cela est tout à fait faux et impossible, car jamais une chose ne peut être connue dans son essence par une similitude qui ne concorde pas avec cette chose selon l'espèce. En effet, la pierre ne peut être connue selon ce qu'elle est, sinon par l'espèce de la pierre qui est dans l'âme. Car aucune similitude ne conduit à la connaissance de l'essence d'une chose si elle diffère de cette chose selon l'espèce, et bien moins encore si elle en diffère selon le genre. On ne peut pas, en effet, par l'espèce du cheval ou de la blancheur, connaître l'essence de l'homme, et bien moins encore l'essence de l'ange.

Bien moins encore, donc, par une quelconque espèce créée, quelle qu'elle soit, peut être vue l'essence divine ; car n'importe quelle espèce créée dans l'âme distance plus l'essence divine que l'espèce du cheval ou de la blancheur ne distance l'essence de l'ange. C'est pourquoi, poser que Dieu soit vu seulement par une similitude, ou par un certain rayonnement de sa clarté, c'est poser que l'essence divine n'est pas vue.

803. Sed tamen quidam dicunt, quod in patria ipsa divina essentia videbitur per similitudinem creatam.

Sed hoc est omnino falsum et impossibile, quia numquam potest aliquid per essentiam cognosci per similitudinem, quae non conveniat cum re illa in specie. Lapis enim non potest cognosci secundum illud quod est, nisi per speciem lapidis, quae est in anima. Nulla enim similitudo ducit in cognitionem essentiae alicuius rei, si differat a re illa secundum speciem, et multo minus si differt secundum genus. Non enim per speciem equi, vel albedinis potest cognosci essentia hominis, et multo minus essentia angeli.

Multo ergo minus per aliquam speciem creatam, quaecumque sit illa, potest videri divina essentia, cum ab essentia divina plus distet quaecumque species creata in anima, quam species equi, vel albedinis ab essentia angeli. Unde ponere quod Deus videatur solum per similitudinem, seu per quamdam refulgentiam claritatis suae, est ponere divinam essentiam non videri.

Et, en outre, puisque l'âme est une certaine similitude de Dieu, cette vision [de la patrie] ne serait pas plus « claire et ouverte » — celle qui est promise aux saints dans la gloire et dans laquelle sera notre béatitude — que la vision « dans un miroir et en énigme » qui a lieu durant le chemin. C'est pourquoi Augustin dit ici, dans la Glose, que la vision de Dieu qui se fait par une similitude appartient à la vision du miroir et de l'énigme.  Et, praeterea, cum anima sit quaedam similitudo Dei, visio illa non magis esset specularis et aenigmatica, quae est in via, quam visio clara et aperta, quae repromittitur sanctis in gloria, et in qua erit beatitudo nostra. Unde Augustinus dicit hic in Glossa, quod visio Dei, quae est per similitudinem, pertinet ad visionem speculi et aenigmatis.
Il s'ensuivrait également que la béatitude ultime de l'homme se trouverait dans un autre que Dieu lui-même, ce qui est étranger à la foi. De même, le désir naturel de l'homme, qui est de parvenir à la cause première des choses et de la connaître en elle-même, serait vain. Sequeretur etiam quod beatitudo hominis ultima esset in alio, quam in ipso Deo, quod est alienum a fide. Naturale etiam hominis desiderium, quod est perveniendi ad primam rerum causam, et cognoscendi ipsam per seipsam, esset inane.
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Thomas d'Aquin - CommJean.I.11.211-214 - Dieu, personne ne l'a jamais vu

N.B. : Le texte critique de la Léonine n'est toujours pas disponible bien que la traduction ait bénéficié du travail en cours d'édition.

Il nous est donc impossible de revoir cette traduction, pour l'essentiel nous la laisserons en l'état.

// : CG.III.51 ; Quod.Xq8 ; DeVer.q8a1 ; I.q12a5 ; Suppl.q92a1 ; Compendium I.105 ; Comm.1Co.XIII.4

211. Comment donc comprendre la parole de Jean : PERSONNE N’A JAMAIS VU DIEU ? Pour en avoir l’intelligence, il faut savoir qu’il y a plusieurs manières de voir Dieu.

D’abord, par le moyen d’une créature substituée [à Dieu] et offerte à la vue corporelle ; ainsi croit-on qu’Abraham a vu Dieu quand il vit trois hommes et n’en adora qu’un seul" 9 ; il n’en adora à la vérité qu’"un seul" 9, car en ces trois qu’il avait d’abord pris pour des hommes et dont il crut ensuite que c’étaient des anges, il reconnut le mystère de la Sainte Trinité.

On peut aussi voir Dieu par une créature substituée [à Dieu] et représentée à l’imagination ; c’est de cette manière qu’Isaïe vit le Seigneur siégeant sur un trône sublime et élevé 10, et l’on trouve dans les Écritures plusieurs visions semblables à celle-là.

On peut également voir Dieu grâce à une forme intentionnelle intelligible, abstraite des réalités sensibles ; c’est le fait de ceux qui, considérant la grandeur des créatures, aperçoivent par l’intelligence la grandeur du Créateur, car la grandeur et la beauté des créatures font par analogie connaître leur Créateur 11 et Les  [perfectionsinvisibles de Dieu (...) sont, depuis la création du monde, rendues visibles à l’intelligence par le moyen de ses œuvres 12

D’une autre manière encore, selon un mode plus éminent, Dieu est vu non pas par le moyen que nous venons d’indiquer, mais par une certaine lumière ou des formes intentionnelles intelligibles imprimées par Dieu dans les esprits des saints ; on dit alors qu’ils voient Dieu par contemplation. C’est ainsi que Jacob vit Dieu face à face 13, dans une vision qu’il eut, selon Grégoire, grâce à une contemplation élevée.

Cependant on ne peut, par aucune de ces visions, parvenir à la vision de l’essence divine ; en effet, aucune forme intentionnelle créée, qu’elle informe les sens extérieurs, l’imagination ou l’intelligence, n’est capable de représenter l’essence divine telle qu’elle est.

L’homme connaît une chose par son essence quand la forme intentionnelle qu’il a dans son intelligence la représente telle qu’elle est. Par conséquent, aucune forme intentionnelle créée ne conduit à la vision de l’essence divine. Car il est clair qu’aucune forme intentionnelle créée ne représente l’essence divine : en effet, rien de fini ne peut représenter l’infini tel qu’il est ; or toute forme intentionnelle créée est finie ; donc, puisque ce qu’est Dieu Lui-même est infini, on ne peut pas Le représenter par une forme intentionnelle créée.

En outre, Dieu est son être même ; aussi, sa sagesse, sa bonté et ses autres [s’identifient-elles, en Lui, à son être ; or rien de créé ne pourrait représenter la bonté, la sagesse et les autres perfections divines. Il s’ensuit qu’aucune connaissance par laquelle on voit Dieu au moyen d’une forme intentionnelle créée n’est la connaissance de son essence ; elle ne peut être qu’une connaissance en énigme et dans un miroir 14, et à partir de ce que nous écartons de Lui ; [Nous lisons en effet dans l’Ecriture :] Tous les hommes voient Dieu (de l’une des manières susdites), mais chacun ne Le regarde que de loin 15 parce qu’aucune de ces connaissances de Dieu ne dit ce qu’Il est, mais [ce qu’Il n’est pas ou s’Il existe. Voilà pourquoi, selon Denys 16, ce que l’homme peut atteindre de plus élevé dans la connaissance de Dieu par le moyen des formes intentionnelles créées, il y parvient par la négation. 

 

211. Quomodo ergo intelligendum est hoc quod dicit Evangelista Deum nemo vidit unquam? Ad huius ergo intellectum sciendum est, quod Deus dicitur videri tripliciter.

Uno quidem modo per subiectam creaturam, visui corporali propositam; sicut creditur Abraham vidisse Deum, quando tres vidit, et unum adoravit, Gen. XVIII; unum quidem adoravit, quia tres, quos prius homines reputaverat, et postmodum Angelos credidit, recognovit mysterium Trinitatis.

Alio modo per repraesentatam imaginationem; et sic Isaias vidit dominum sedentem super solium excelsum et elevatum. Plures visiones huic similes in Scripturis reperiuntur.

Alio vero modo videtur per aliquam speciem intelligibilem a sensibilibus abstractam, ab his qui per considerationem magnitudinis creaturarum, intellectu intuentur magnitudinem creatoris, ut dicitur Sap. XIII, 5: a magnitudine speciei et creaturae cognoscibiliter poterit creator horum videri, et Rom. I, 20: invisibilia Dei a creatura mundi per ea quae facta sunt, intellecta conspiciuntur.

Alio modo per aliquod spirituale lumen a Deo infusum spiritualibus mentibus in contemplatione; et hoc modo vidit Iacob Deum facie ad faciem, Gen. XXXII, 30 quae visio, secundum Gregorium, facta est per altam contemplationem.

Sed per nullam istarum visionum, ad visionem divinae essentiae pervenitur: nulla enim species facta, sive qua informatur sensus exterior, sive qua informatur imaginatio, sive qua informatur intellectus, est repraesentativa divinae essentiae sicut est.

Illud autem homo per essentiam cognoscit quod species quam habet in intellectu, repraesentat ut est: per nullam ergo speciem ad visionem divinae essentiae pervenitur. Quod autem nulla creata species divinam essentiam repraesentet, patet: quia nullum finitum potest repraesentare infinitum ut est; omnis autem species creata est finita: ergo et cetera.

Praeterea, Deus est suum esse; et ideo eius sapientia et bonitas, et quaecumque alia, idem sunt; per unum autem creatum non possent omnia ista repraesentari: ergo cognitio qua Deus per creaturas videtur, non est ipsius essentia, sed aenigmatica et specularis, et a remotis. Iob XXXVI, 25: omnes homines vident eum, aliquo dictorum modorum, sed unusquisque intuetur procul, quia per omnes illas cognitiones non scitur de Deo quid est, sed quid non est, vel an est. Unde dicit Dionysius libro mysticae theologiae, quod perfectus modus quo Deus in vita praesenti cognoscitur, est per privationem omnium creaturarum, et intellectorum a nobis.

212. Certains ont soutenu que l’essence divine ne peut jamais être vue d’aucune intelligence créée, mais que ce qui est vu par les anges et les bienheureux, c’est le rayonnement de gloire 17 de Dieu. Cela est erroné, pour trois raisons.

En premier lieu, parce que cela contredit l’autorité de l’Ecriture — "Nous Le verrons tel qu’Il est" 18 et encore : "La vie éternelle c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ 19"

Ensuite, parce que le rayonnement de la gloire de Dieu n’est autre que sa substance ; il ne brille pas par participation à une lumière, mais par lui-même.

Enfin, c’est seulement dans la vision de l’essence divine que l’on peut obtenir la parfaite béatitude ; en effet, nul ne peut être bienheureux si son désir naturel n’est totalement comblé. Or il est naturel à l’intelligence créée, lorsqu’elle voit un effet et qu’elle en ignore la cause, de s’étonner et de désirer savoir à son sujet non seulement si elle est, mais encore ce qu’elle est. Selon le Philosophe, c’est cela qui pousse les hommes à philosopher.

Si donc la créature voyait toutes les réalités créées et n’en connaissait pas la cause, il est manifeste qu’elle s’étonnerait et désirerait la connaître. Or la cause de toutes les réalités est Dieu Lui-même. Donc, quoi que l’intelligence connaisse au sujet des créatures, son désir naturel reste insatisfait tant qu’elle ne voit pas et ne connaît pas l’essence divine.

C’est pourquoi, priver les hommes de la vision de l’essence divine, c’est les priver de la béatitude elle-même. La vision de l’essence divine est donc nécessaire à la béatitude de l’intelligence créée — Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu 20.

Fuerunt autem aliqui dicentes, quod divina essentia numquam videbitur ab aliquo intellectu creato, et quod nec ab Angelis vel beatis videtur. Sed haec propositio ostenditur esse falsa et haeretica tripliciter.

Primo quidem, quia contrariatur auctoritati divinae Scripturae; I Io. III, 2: videbimus eum sicuti est; et infra XVII, 3: haec est vita aeterna ut cognoscant te solum Deum verum, et quem misisti Iesum Christum.

Secundo quia claritas Dei non est aliud quam eius substantia: non enim est lucens per participationem luminis, sed per seipsam.

Tertio quia impossibile est quod aliquis perfectam beatitudinem consequatur, nisi in visione divinae essentiae: quia naturale desiderium intellectus est scire et cognoscere causas omnium effectuum cognitorum ab eo; quod non potest impleri nisi scita et cognita prima universali omnium causa, quae non est composita ex effectu et causa, sicut causae secundae.

Et ideo auferre possibilitatem visionis divinae essentiae ab hominibus, est auferre ipsam beatitudinem. Necesse est ergo ad beatitudinem intellectus creati, ut divina essentia videatur, Matth. V, 8: beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt.

213. En ce qui concerne la vision de l’essence divine, il nous faut considérer trois points.

D’abord, jamais l’essence divine n’est vue par un œil corporel, ni perçue par l’imagination ; en effet, puis que la vision corporelle et l’imagination sont des puissances liées à des organes corporels, rien ne peut être connu ou perçu par elles qui ne soit corporel et matériel. Or Dieu est incorporel et immatériel — Dieu est esprit. Il ne peut donc être vu que par un œil immatériel et spirituel, c’est-à-dire l’intelligence : Dieu est esprit, et ceux qui L’adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent L’adorer 21.

Ensuite, l’intelligence, aussi longtemps qu’elle est liée à un corps corruptible, ne peut voir l’essence divine ; car l’intelligence liée à un corps corruptible est accaparée et appesantie par l’activité des sens, de sorte qu’elle ne peut parvenir au sommet de la contemplation. Aussi, plus l’âme est purifiée des passions corporelles et libé rée des affections terrestres, plus elle s’élève dans la Contemplation de la vérité et goûte combien le Seigneur est doux 22.

Or, le plus haut degré de la contemplation, c’est de voir Dieu par son essence ; donc, aussi long temps que l’intelligence de l’homme est appesantie par la corruption du corps, c’est-à-dire aussi longtemps qu’il est en cette vie, il ne peut voir Dieu par son essence : L’homme, c’est-à-dire aucun homme vivant dans cette chair mortelle, ne peut me voir et vivre 23.

Donc, pour que l’intelligence créée voie l’essence divine, il faut soit qu’elle abandonne complètement le corps par la mort, comme le dit l’Apôtre — Nous sommes pleins de confiance et préférons nous exiler du corps pour aller nous tenir devant le Seigneur 24 — soit qu’un ravissement l’arrache entièrement aux sens corporels, de sorte qu’elle ne sache pas "si c’est dans son corps ou hors de son corps", comme cela est arrivé à Paul 25.

Enfin, aucune intelligence créée, qu’elle soit comme arrachée à son corps, ou même qu’elle en soit séparée par la mort, ne peut cependant, bien qu’elle voie l’essence divine, la comprendre en aucune manière. Aussi dit-on communément que, bien que les bienheureux voient l’essence divine tout entière puisqu’elle est parfaitement simple et ne comporte pas de parties, ils ne la voient pas totalement, parce que ce serait la "comprendre". Quand je dis "voir totalement", je désigne un certain mode de vision ; or, en Dieu, tout mode est identique à son essence. Voilà pourquoi celui qui ne voit pas totalement l’essence divine ne la "comprend" pas ; car, à proprement parler, nous disons de quelqu’un qu’il comprend une réalité en la connaissant s’il la connaît autant qu’elle est connaissable en elle-même ; autrement, bien qu’il la connaisse, il ne la "comprend" pas. Ainsi, celui qui connaît la proposition "Le triangle a trois angles égaux à deux droits", seulement par un syllogisme dialectique, en connaît bien toute la conclusion ; mais puisqu’elle peut être connue aussi par démonstration, il ne la connaît pas autant qu’elle peut être connue, et c’est pourquoi il ne la "comprend" que s’il la connaît par démonstration. Toute réalité, en effet, est connaissable autant qu’elle a d’entité et de vérité ; mais le sujet connaissant lui-même ne connaît que dans la mesure de sa puissance intellectuelle. Or toute puissance intellectuelle créée est finie : elle connaît donc de manière finie. Puis donc que Dieu est infini dans sa puissance et dans son être, et par conséquent infiniment connaissable, Il ne peut être connu autant qu’Il est connaissable par aucune intelligence créée, et c’est pourquoi aucune intelligence créée qui Le voit ne Le comprend — Oui, Dieu est grand, Il surpasse notre science 26. Dieu seul se comprend Lui-même, parce que sa puissance dans le connaître est aussi vaste que son entité dans l’être — Toi, Dieu grand et fort dont le nom est Seigneur des armées, tu es grand dans tes conseils et incompréhensible dans tes pensées 27.

213. Quo ad visionem autem divinae essentiae, oportet tria attendere.

Primo, quia numquam videbitur oculo corporali, vel aliquo sensu, vel imaginatione, cum per sensus non percipiantur nisi sensata corporea; Deus autem incorporeus est; infra IV, v. 24: Deus spiritus est.

Secundo, quia intellectus humanus quamdiu corpori est coniunctus, Deum videre non potest, quia aggravatur a corruptibili corpore, ne possit ad summum contemplationis pertingere. Et inde est quod anima quanto magis est a passionibus libera, et purgata ab affectibus terrenorum, tanto amplius in contemplationem veritatis ascendit, et gustat quam suavis est dominus.

Summus gradus autem contemplationis est videre Deum per essentiam; et ideo quamdiu homo in corpore subiecto ex necessitate passionibus multis vivit, Deum non potest per essentiam videre. Ex. c. XXXIII, 20: non videbit me homo et vivet.

Ad hoc ergo quod intellectus humanus divinam essentiam videat, necesse est ut totaliter deserat corpus; vel per mortem, sicut apostolus dicit II Cor. V, 8: audemus, et bonam voluntatem habemus magis peregrinari a corpore, et praesentes esse ad dominum; vel quod totaliter abstrahatur per raptum a corporis sensibus, sicut de Paulo legitur II Cor. c. XII, 3.

Tertio modo, quod nullus intellectus creatus quantumcumque abstractus, sive per mortem, vel a corpore separatus, videns divinam essentiam, ipsam nullo modo comprehendere potest. Et ideo communiter dicitur, quod, licet divina essentia tota videatur a beatis, cum sit simplicissima et partibus carens, tamen non videtur totaliter, quia hoc esset eam comprehendere. Hoc enim quod dico totaliter, dicit modum quemdam. Quilibet autem modus Dei est divina essentia; unde qui non videt eum totaliter, non comprehendit eum. Comprehendere autem proprie dicitur aliquis aliquam rem cognoscendo, qui cognoscit rem illam quantum in se cognoscibilis est; alias, quamvis cognoscat eam, non tamen comprehendit. Sicut qui cognoscit hanc propositionem: triangulus habet tres angulos aequales duobus rectis, syllogismo dialectico, non cognoscit eam quantum cognoscibilis est, et ideo non cognoscit totaliter; sed qui cognoscit eam syllogismo demonstrativo, totaliter scit eam. Unumquodque enim tantum cognoscibile est, quantum habet de ente et veritate; sed ipse cognoscens tantum cognoscit quantum habet de virtute cognoscitiva. Omnis autem substantia intellectualis creata est finita: ergo finite cognoscit. Cum ergo Deus sit infinitae virtutis et entitatis, et per consequens infinite cognoscibilis, a nullo intellectu creato cognosci potest quantum est cognoscibilis; et ideo omni intellectui creato remanet incomprehensibilis; Iob XXXVI, 26: ecce Deus magnus vincens scientiam nostram. Solus autem ipse comprehendendo contemplatur seipsum, quia tanta est eius virtus in cognoscendo quanta est eius entitas in essendo. Ier. XXXII, 18: fortissime, magne, potens dominus exercituum nomen tibi, magnus consilio, incomprehensibilis cogitatu.

 

214. D’après ce qui précède, les paroles PERSONNE N’A JAMAIS VU DIEU ont un triple sens.

PERSONNE, autrement dit nul homme, N’A VU DIEU, c’est-à-dire l’essence divine, avec les yeux du corps ou avec son imagination ;

PERSONNE, vivant en cette vie mortelle, N’A VU DIEU, c’est-à-dire l’essence divine.

PERSONNE, c’est-à-dire ni homme ni ange ni aucune créature, N’A VU DIEU, c’est-à-dire en comprenant l’essence divine.

Si on dit de certains qu’ils ont vu Dieu en cette vie par les yeux du corps ou par l’imagination, cela doit s’entendre comme on l’a dit. Donc, parce que PERSONNE N’A JAMAIS VU DIEU, il nous était nécessaire de recevoir la sagesse.

Sic ergo, secundum praemissa, intelligitur Deum nemo vidit unquam.

Primo sic: nemo, idest nullus hominum, vidit Deum, idest essentiam divinam, oculo corporali et imaginario.

Secundo nemo, in hac mortali vita vivens, vidit divinam essentiam in seipsa.

Tertio nemo, homo vel Angelus, vidit Deum, visione comprehensionis.

Quod autem de aliquibus dicitur, quod Deum viderunt oculo, seu viventes in corpore, intelligitur non per essentiam, sed per subiectam creaturam, ut dictum est. Sic ergo necessarium erat quod reciperemus sapientiam, quia Deum nemo vidit unquam.

 

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Thomas d'Aquin - I.q12a5 - S'il manque à l'intellect créé une certaine lumière pour voir Dieu par essence

// : DeVer.q8a1 ; DeVer.q8a1ad6 ; Quod.Xq8 ; CG.III.51 ; Suppl.q92a1 ; Compendium I.105 ; Comm.Jean.I.11 (pp. 134-139) ; Comm.1Co

Art. 5 - L’intellect créé, pour voir l’essence divine, a-t-il besoin d’une lumière créée ? Utrum intellectus creatus ad videndum essentiam Dei aliquo lumine creato indigeat

Tout ce qui est élevé à quelque chose qui dépasse sa nature, il faut qu’il y soit disposé par une disposition qui vienne de plus haut que sa nature (supra suam naturam) ; ainsi l’air, s’il doit recevoir la forme du feu, il faut qu’il y soit disposé par une disposition qui corresponde à cette nouvelle forme. Or, quand un intellect créé voit Dieu par essence, l’essence même de Dieu devient la forme intelligible de l’intellect. Il faut donc que quelque disposition surnaturelle lui soit surajoutée (superaddatur), pour qu’il s’élève à une telle sublimité.

Puisque la vertu naturelle de l’intellect créé ne suffit pas à voir l’essence divine, ainsi qu’on l’a montré, il faut donc que par la grâce divine soit ajoutée (superaccrescat) cette vertu d'intelliger. Et cet accroissement (augmentum) de force intellectuelle, nous l’appelons une illumination de l’intellect, comme nous appelons l’intelligible lui-même une lumière, un éclat.

Telle est la lumière dont l’Apocalypse (21, 23) dit : “La clarté de Dieu illuminera” la société des bienheureux qui verront Dieu.

Par la vertu de cette lumière, [les bienheureux] deviennent déiformes, c’est-à-dire semblables à Dieu, selon la 1° épître de Saint Jean (3, 2). “Au temps de cette manifestation, nous lui seront semblables, et nous le verrons tel qu’il est.”

Respondeo dicendum quod omne quod elevatur ad aliquid quod excedit suam naturam, oportet quod disponatur aliqua dispositione quae sit supra suam naturam, sicut, si aer debeat accipere formam ignis, oportet quod disponatur aliqua dispositione ad talem formam. Cum autem aliquis intellectus creatus videt Deum per essentiam, ipsa essentia Dei fit forma intelligibilis intellectus. Unde oportet quod aliqua dispositio supernaturalis ei superaddatur, ad hoc quod elevetur in tantam sublimitatem. 

Cum igitur virtus naturalis intellectus creati non sufficiat ad Dei essentiam videndam, ut ostensum est, oportet quod ex divina gratia superaccrescat ei virtus intelligendi. Et hoc augmentum virtutis intellectivae illuminationem intellectus vocamus; sicut et ipsum intelligibile vocatur lumen vel lux.

Et istud est lumen de quo dicitur Apoc. XXI, quod claritas Dei illuminabit eam, scilicet societatem beatorum Deum videntium.

Et secundum hoc lumen efficiuntur deiformes, idest Deo similes; secundum illud I Ioan. III, cum apparuerit, similes ei erimus, et videbimus eum sicuti est.

Ad. 1. Si une lumière créée est nécessaire pour voir l’essence de Dieu, ce n’est pas que par elle l’essence divine soit rendue intelligible, car elle est intelligible par elle-même, mais c’est pour que l’intellect reçoive le pouvoir de la connaître, à la façon dont une faculté est rendue par l’habitus plus capable (potentior) à l’égard de son acte. Comme aussi la lumière corporelle est nécessaire pour voir les choses extérieures, en tant qu’elle rend le milieu transparent en acte, de telle sorte que la lumière puisse agir sur la vue.

Ad primum ergo dicendum quod lumen creatum est necessarium ad videndum Dei essentiam, non quod per hoc lumen Dei essentia intelligibilis fiat, quae secundum se intelligibilis est, sed ad hoc quod intellectus fiat potens ad intelligendum, per modum quo potentia fit potentior ad operandum per habitum, sicut etiam et lumen corporale necessarium est in visu exteriori, inquantum facit medium transparens in actu, ut possit moveri a colore.
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Thomas d'Aquin - Suppl.q92a1 - Si l'intellect humain peut parvenir à connaître l'essence de Dieu

// : CG.III.51 ; Quod.Xq8 ; DeVer.q8a1 ; DeVer.q8a1ad6 ; I.q12a5 ; Comm.Jean.I.11 (pp. 134-139) ; Compendium I.105 ; Comm.1Co.XIII.4

(...)

C'est pourquoi il faut adopter un autre mode, que certains philosophes ont également posé, à savoir Alexandre et Averroès, au [commentaire du] troisième livre De l'Âme.

Puisque, en effet, dans toute connaissance, une certaine forme est nécessaire pour que la chose soit connue ou vue, cette forme par laquelle l'intellect est perfectionné pour voir les substances séparées

  • n'est pas une quiddité que l'intellect abstrait des choses composées, comme le disait la première opinion ;
  • ni une certaine impression laissée par la substance séparée dans notre intellect, comme le disait la seconde ;
  • mais c'est la substance séparée elle-même qui se joint à notre intellect comme forme, de sorte qu'elle soit elle-même ce qui est intellilgé (quod intelligitur) et ce par quoi on intellige (quo intelligitur).

Et quoi qu'il en soit des autres substances séparées, il nous faut toutefois adopter ce mode pour la vision de Dieu par son essence : car, par quelque autre forme que notre intellect soit informé, il ne pourrait être conduit par elle jusqu'à l'essence divine.

(...)

Et ideo accipiendus est alius modus, quem etiam quidam philosophi posuerunt, scilicet Alexander et Averroes, in III de Anima.

Cum enim in qualibet cognitione sit necessaria aliqua forma qua res cognoscatur aut videatur, forma ista qua intellectus perficitur ad videndas substantias separatas,

  • non est quidditas quam intellectus abstrahit a rebus compositis, ut dicebat prima opinio;
  • neque aliqua impressio relicta a substantia separata in intellectu nostro, ut dicebat secunda;
  • sed est ipsa substantia separata quae coniungitur intellectui nostro ut forma, ut ipsa sit quod intelligitur et quo intelligitur.

Et quidquid sit de aliis substantiis separatis, tamen istum modum oportet nos accipere in visione Dei per essentiam: quia, quacumque alia forma informaretur intellectus noster, non posset per eam duci in essentiam divinam.

 

Certes, cela ne doit pas être intelligé

  • comme si l’essence divine était la forme véritable (vera forma) de notre intellect,
  • ou comme si, à partir d’elle et de notre intellect, il s’effectuait un [ens] purement et simplement, tel qu’il en est dans les choses naturelles à partir de la forme et de la matière naturelle ;
  • mais [cela doit s’entendre] parce que le rapport de l’essence divine à notre intellect est comme le rapport de la forme à la matière.

En effet, chaque fois que deux [réalités], dont l’une est plus parfaite que l’autre, sont reçues dans un même réceptacle, le rapport de l’une des deux à l’autre — à savoir de la plus parfaite à la moins parfaite — est comme le rapport de la forme à la matière : ainsi la lumière et la couleur sont reçues dans le diaphane, et parmi elles la lumière se comporte vis-à-vis de la couleur comme la forme vis-à-vis de la matière.

Et ainsi, puisque sont reçues dans l’âme la lumière intellective et l’essence divine elle-même inhabitante1 (ipsa divina essentia inhabitans) — bien que ce ne soit pas selon le même mode —, l’essence divine sera vis-à-vis de l’intellect comme la forme vis-à-vis de la matière.

Quod quidem non debet intelligi

  • quasi divina essentia sit vera forma intellectus nostri;
  • vel quia ex ea et intellectu nostro efficiatur unum simpliciter, sicut in naturalibus ex forma et materia naturali:
  • sed quia proportio essentiae divinae ad intellectum nostrum est sicut proportio formae ad materiam.

Quandocumque enim aliqua duo quorum unum est altero perfectius, recipiuntur in eodem receptibili, proportio unius duorum ad alterum, scilicet magis perfecti ad minus perfectum, est sicut proportio formae ad materiam: sicut lux et color recipiuntur in diaphano, quorum lux se habet ad colorem sicut forma ad materiam.

Et ita, cum in anima recipiatur lux intellectiva et ipsa divina essentia inhabitans, licet non per eundem modum, essentia divina se habebit ad intellectum sicut forma ad materiam.

Et que cela suffise pour que l'intellect puisse, par l'essence divine, voir cette même essence divine, voici comment on peut le montrer.

  • De même en effet qu'à partir de la forme naturelle par laquelle un quelque chose (aliquid) possède l'être, et de la matière, il s'effectue un seul ens (unum ens) purement et simplement ;
  • de même, à partir de la forme par laquelle l'intellect intellige, et de l'intellect lui-même, il se fait une unité dans [l'opération d']intellection.

Or,

  • dans les choses (rebus) naturelles, une chose (res) subsistant par soi ne peut être la forme de quelque matière si cette chose (res) possède la matière comme partie d'elle-même : car il ne peut se faire que la matière soit la forme de quoi que ce soit.
  • Mais si cette réalité subsistant par soi est seulement forme, rien n'empêche qu'elle devienne la forme de quelque matière et qu'elle devienne ce par quoi est le composé lui-même : ainsi qu'il apparaît pour l'âme.

Dans l'intellect, en revanche, il faut considérer l'intellect en puissance lui-même comme la matière, et l'espèce intelligible comme la forme ; et l'intellect intelligeant en acte sera comme le composé des deux. C'est pourquoi, s'il existe quelque réalité subsistant par soi qui ne possède rien en elle-même en dehors de ce qui est intelligible en elle, une telle réalité pourra être la forme par laquelle on intellige.

Or, chaque réalité est intelligible selon ce qu'elle possède d'acte, et non selon ce qu'elle possède de puissance, comme il apparaît au IXe livre de la Métaphysique ; et le signe en est qu'il faut abstraire la forme intelligible de la matière et de toutes les propriétés de la matière. C'est pourquoi, puisque l'essence divine est acte pur, elle pourra être la forme par laquelle l'intellect intellige. Et ce sera là la vision béatifiante.

Et c'est pourquoi le Maître [des Sentences] dit que l'union de l'âme au corps est comme un certain exemple de l'union bienheureuse par laquelle l'esprit sera uni à Dieu.

Et quod hoc sufficiat ad hoc quod intellectus per divinam essentiam possit videre ipsam divinam essentiam, hoc modo potest ostendi.

  • Sicut enim ex forma naturali qua aliquid habet esse, et materia efficitur unum ens simpliciter;
  • ita ex forma qua intellectus intelligit, et ipso intellectu, fit unum in intelligendo.

 

  • In rebus autem naturalibus res per se subsistens non potest esse forma alicuius materiae, si illa res habeat materiam partem sui: quia non potest esse ut materia sit forma alicuius.
  • Sed si illa res per se subsistens sit forma tantum, nihil prohibet eam effici formam alicuius materiae, et fieri quo est ipsius compositi: sicut patet de anima.

 

In intellectu autem oportet accipere ipsum intellectum in potentia quasi materiam, et speciem intelligibilem quasi formam, et intellectus in actu intelligens erit quasi compositum ex utroque. Unde, si sit aliqua res per se subsistens quae non habeat aliquid in se praeter id quod est intelligibile in ipsa, talis res poterit esse forma qua intelligitur.

Res autem quaelibet est intelligibilis secundum id quod habet de actu, non secundum id quod habet de potentia, ut patet in IX Metaphys.: et huius signum est quod oportet formam intelligibilem abstrahere a materia et ab omnibus proprietatibus materiae. Et ideo, cum divina essentia sit actus putus, poterit esse forma qua intellectus intelligit. Et haec erit visio beatificans.

Et ideo Magister dicit quod unio animae ad corpus est quoddam exemplum beatae unionis qua spiritus unietur Deo.

1 Inhabitant : qui se tient à l'intérieur ; ici : l'essence divine qui se tient à l'intérieur de l'âme.

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