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Thomas d'Aquin - DeVer.q1a1 - COMPLET

De veritate, q. 1, a. 1 :
Quid est veritas

A. PRÉPARATION DE LA RÉPONSE

Ce que l'intellect conçoit en premier comme le plus connu, et en quoi il résout toutes ses conceptions, c'est ce qui est (ens)

Réponse. Il faut dire que, tout comme dans les propositions démontrables il faut que s'opère une réduction à certains principes connus par soi pour l'intellect, il en va de même lorsqu'on recherche ce qu'est chaque chose ; autrement, de part et d'autre, on irait à l'infini, et ainsi la science et la connaissance des choses périraient totalement. Or, ce que l'intellect conçoit en premier comme le plus connu, et en quoi il résout toutes ses conceptions, c'est ce qui est (ens), comme le dit Avicenne au début de sa Métaphysique. Responsio. Dicendum, quod sicut in demonstrabilibus oportet fieri reductionem in aliqua principia per se intellectui nota, ita investigando quid est unumquodque; alias utrobique in infinitum iretur, et sic periret omnino scientia et cognitio rerum. Illud autem quod primo intellectus concipit quasi notissimum, et in quod conceptiones omnes resolvit, est ens, ut Avicenna dicit in principio suae metaphysicae.
C'est pourquoi il faut que toutes les autres conceptions de l'intellect soient reçues par addition à ce qui est.

C'est pourquoi il faut que toutes les autres conceptions de l'intellect soient reçues par addition à ce qui est (ens). Mais à ce qui est, on ne peut rien ajouter qui lui soit comme étranger, de la manière dont une différence s'ajoute à un genre, ou un accident à un sujet, car n'importe quelle nature est essentiellement ce qui est ; d'où le Philosophe prouve également au livre III de la Métaphysique que ce qui est (ens)

  • ne peut pas être un genre,
  • mais c'est selon cela que certaines choses sont dites ajouter au-dessus de ce qui est, en tant qu'elles expriment un mode de ce qui est lui-même, qui n'est pas exprimé par le nom de ce qui est.

Unde oportet quod omnes aliae conceptiones intellectus accipiantur ex additione ad ens. Sed enti non possunt addi aliqua quasi extranea per modum quo differentia additur generi, vel accidens subiecto, quia quaelibet natura est essentialiter ens; unde probat etiam philosophus in III Metaphys., quod ens

  • non potest esse genus,
  • sed secundum hoc aliqua dicuntur addere super ens, in quantum exprimunt modum ipsius entis qui nomine entis non exprimitur.
D'une première manière : un mode spécial -- 

Ce qui se produit de deux manières :

d’une première manière, de telle sorte que le mode exprimé soit un certain mode spécial de ce qui est (entis). Il y a en effet divers degrés d'entité, selon lesquels sont reçus divers modes d’être (essendi), et d’après ces modes sont reçus les divers genres de choses.

  • La substance, en effet, n’ajoute pas au-dessus de ce qui est une certaine différence qui désignerait une certaine nature surajoutée à ce qui est, mais par le nom de substance est exprimé un certain mode spécial d’être, à savoir ce qui est par soi (per se ens) ;
  • et il en va de même pour les autres genres.

Quod dupliciter contingit:

uno modo ut modus expressus sit aliquis specialis modus entis. Sunt enim diversi gradus entitatis, secundum quos accipiuntur diversi modi essendi, et iuxta hos modos accipiuntur diversa rerum genera.

  • Substantia enim non addit super ens aliquam differentiam, quae designet aliquam naturam superadditam enti, sed nomine substantiae exprimitur specialis quidam modus essendi, scilicet per se ens;
  • et ita est in aliis generibus.
D'une autre manière : un mode général -- Les transcendantaux

D'une autre manière, de telle sorte que le mode exprimé soit un mode général qui suit tout ens ; et ce mode peut être reçu de deux façons :

  • d’une première façon, selon qu’il suit chaque ens en soi ;
  • d’une autre façon, selon qu’il suit un ens (unum ens) dans un ordre à un autre.

Alio modo ita quod modus expressus sit modus generalis consequens omne ens; et hic modus dupliciter accipi potest:

  • uno modo secundum quod consequitur unumquodque ens in se;
  • alio modo secundum quod consequitur unum ens in ordine ad aliud.
Res, Unum
--> suivent chaque ens in se

S'il s'agit du premier mode, il est doublement, car

  • soit quelque chose (aliquid) est exprimé affirmativement dans ce qui est (ente),
  • soit négativement.

Or, rien n'est trouvé être dit affirmativement de manière absolue et qui puisse être reçu dans tout ens, sinon son essence, selon laquelle l'être (esse) est dit ; et c'est ainsi qu'est attribué ce nom de chose (res), qui en cela diffère de ce qui est (ente), selon Avicenne au début de sa Métaphysique,

  • car ce qui est (ens) est tiré de l’acte d’être,
  • tandis que le nom de chose (rei) exprime la quiddité ou l’essence de ce qui est.

Quant à la négation qui suit absolument tout ce qui est, c’est l’indivision ; et celle-ci est exprimée par ce nom d’un (unum) : car l’un n'est rien d’autre que ce qui est indivis.

Si primo modo, hoc est dupliciter quia

  • vel exprimitur in ente aliquid affirmative
  • vel negative.

Non autem invenitur aliquid affirmative dictum absolute quod possit accipi in omni ente, nisi essentia eius, secundum quam esse dicitur; et sic imponitur hoc nomen res, quod in hoc differt ab ente, secundum Avicennam in principio Metaphys.,

  • quod ens sumitur ab actu essendi,
  • sed nomen rei exprimit quiditatem vel essentiam entis.

Negatio autem consequens omne ens absolute, est indivisio; et hanc exprimit hoc nomen unum: nihil aliud enim est unum quam ens indivisum.

Aliquid, Bonum et Verum
--> suivent chaque ens in ordine ad aliud
Si en revanche le mode de ce qui est est reçu (accipiatur) de la seconde façon, à savoir selon le rapport d'un à un autre, cela peut se produire de deux manières. Si autem modus entis accipiatur secundo modo, scilicet secundum ordinem unius ad alterum, hoc potest esse dupliciter.
Aliquid

D’une première manière, selon la division d’un avec un autre ; et cela, ce nom d'aliquid l'exprime : on dit en effet aliquid comme étant aliud quid ; d’où,

  • de même que ce qui est est dit un, en tant qu’il est indivis en soi,
  • de même il est dit aliquid, en tant qu’il est divisé des autres.

Uno modo secundum divisionem unius ab altero; et hoc exprimit hoc nomen aliquid: dicitur enim aliquid quasi aliud quid; unde

  • sicut ens dicitur unum, in quantum est indivisum in se,
  • ita dicitur aliquid, in quantum est ab aliis divisum.
Bonum et verum

D’une autre manière, selon la convenance d'un ens (unius entis) à un autre (ad aliud) ; et cela assurément (quidem) ne peut être s'il n'est admis un quelque chose de nature à convenir avec tout ens : or ceci est l’âme, qui d’une certaine manière est toutes choses, comme il est dit au livre III De l'âme.

Dans l’âme, en outre, il y a une puissance cognitive et appétitive.

  • La convenance de ce qui est (entis) avec l’appétit exprime donc ce nom « bien »,
    • (ainsi est‑il dit au début de l’Éthique que « le bien est ce que toute chose appètent »).
  • La convenance de ce qui est (entis) avec l’intellect exprime quant à elle par ce nom « vrai ».

Alio modo secundum convenientiam unius entis ad aliud; et hoc quidem non potest esse nisi accipiatur aliquid quod natum sit convenire cum omni ente: hoc autem est anima, quae quodam modo est omnia, ut dicitur in III De anima.

In anima autem est vis cognitiva et appetitiva.

  • Convenientiam ergo entis ad appetitum exprimit hoc nomen bonum, unde in principio Ethicorum dicitur quod bonum est quod omnia appetunt.
  • Convenientiam vero entis ad intellectum exprimit hoc nomen verum.
B. RÉPONSE
Quid est veritas -- Ce qu'ajoute le vrai à l'ens

Or toute connaissance est amenée à la perfection par l'assimilation de celui qui connaît à la chose connue (ad rem cognitam), de telle sorte que l'assimilation est dite cause de la connaissance : ainsi la vue, par cela qu'elle est disposée selon l'espèce de la couleur, connaît la couleur. Le premier rapport de l'ens à l’intellect est donc en ce que l'ens concorde avec l’intellect : et cette concorde, certes, est appelée adéquation de l’intellect et de la chose ; et c’est en cela que formellement est amené à la perfection la ratio veri.

C'est donc cela que le vrai ajoute à ce qui est (ens),

  • à savoir la conformité, ou l’adéquation de la chose (rei) et de l’intellect ;
  • et de cette conformité, comme il a été dit, s'ensuit la connaissance de la chose.

Ainsi donc,

  • l'entité de la chose (entitas rei) précède la rationem veritatis,
  • tandis que la connaissance est un certain effet de la vérité.

Omnis autem cognitio perficitur per assimilationem cognoscentis ad rem cognitam, ita quod assimilatio dicta est causa cognitionis: sicut visus per hoc quod disponitur secundum speciem coloris, cognoscit colorem. Prima ergo comparatio entis ad intellectum est ut ens intellectui concordet: quae quidem concordia adaequatio intellectus et rei dicitur; et in hoc formaliter ratio veri perficitur.

Hoc est ergo quod addit verum super ens,

  • scilicet conformitatem, sive adaequationem rei et intellectus;
  • ad quam conformitatem, ut dictum est, sequitur cognitio rei.

Sic ergo

  • entitas rei praecedit rationem veritatis,
  • sed cognitio est quidam veritatis effectus.
Ce qui permet une triple définition du vrai ou de la vérité
Selon cela donc la vérité ou le vrai sont trouvés triplement définis.  Secundum hoc ergo veritas sive verum tripliciter invenitur diffiniri.
Définition selon ce qui précède la ratio veri et fonde le vrai -- Du côté de l'être qui fonde le vrai

1.

D’une première manière, selon

  • ce qui précède la rationem veritatis
  • et en quoi le vrai se fonde ;

et c’est ainsi

  • qu’Augustin le définit dans le livre des Soliloques : « le vrai est cela même qui est » ;
  • et Avicenne dans sa Métaphysique : « la vérité de chaque chose est la propriété1 de son être (esse), lequel [être de la chose] est stabilisé2 » ;
  • et certains ainsi : « le vrai est l’indivision de l’être et de ce qui est ».

1.

Uno modo secundum

  • illud quod praecedit rationem veritatis,
  • et in quo verum fundatur;

et sic

  • Augustinus diffinit in Lib. Solil.: verum est id quod est;
  • et Avicenna in sua Metaphysic.: veritas cuiusque rei est proprietas sui esse quod stabilitum est ei;
  • et quidam sic: verum est indivisio esse, et quod est.
Définition selon la perfection formelle -- Du côté de la connaissance

2.

D’une autre manière, il est défini selon ce en quoi est formellement amené à la perfection la ratio veri ; et c’est ainsi

  • qu’Isaac dit que « la vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect » ;
  • et Anselme dans le livre De la vérité : « la vérité est la rectitude perceptible par le seul esprit ».

En effet, cette rectitude est dite selon une certaine adéquation ;

  • et le Philosophe dit au livre IV de la Métaphysique que, définissant le vrai, nous disons qu'il y a vrai « quand nous disons être ce qui est, ou ne pas être ce qui n'est pas ».

2.

Alio modo diffinitur secundum id in quo formaliter ratio veri perficitur; et sic

  • dicit Isaac quod veritas est adaequatio rei et intellectus;
  • et Anselmus in Lib. de veritate: veritas est rectitudo sola mente perceptibilis.

Rectitudo enim ista secundum adaequationem quamdam dicitur,

  • et philosophus dicit IV Metaphysicae, quod diffinientes verum dicimus cum dicitur esse quod est, aut non esse quod non est.
Définition selon l'effet du vrai -- Du côté du vrai qui manifeste l'être (esse)

3.

D’une troisième manière, le vrai est défini selon l'effet qui s'ensuit ; et c’est ainsi que

  • Hilaire dit que « le vrai est ce qui est déclaratif et manifestatif de l’être » ;
  • et Augustin dans le livre De la vraie religion : « la vérité est ce par quoi est montré cela même qui est » ;
  • et dans le même livre : « la vérité est ce selon quoi nous jugeons des choses inférieures ».

3.

Tertio modo diffinitur verum, secundum effectum consequentem; et sic dicit

  • Hilarius, quod verum est declarativum et manifestativum esse;
  • et Augustinus in Lib. de vera Relig.: veritas est qua ostenditur id quod est;
  • et in eodem libro: veritas est secundum quam de inferioribus iudicamus.

1. Le vrai est une propriété de l'être de la chose dans son rapport à l'intellect.

2. Pour qu'il y ait vrai, il ne faut pas que la chose soit encore en cours de transformation ou de génération, ou autre chose du même genre. Faute de quelque chose qui demeure, l'intellect n'a pas de prise.

Bien, Vrai, Appétit, Transcendantaux, Convenance, Intellect, Être (ens), Aliquid, Res

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