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Jean-Pierre Torrell / James-Athanasius Weisheipl - La plupart des écrits de Thomas est due à sa charité fraternelle

 James Athanasius Weisheipl

Bien des écrits de Thomas, et peut-être la plupart, sont dûs (...) à sa charité fraternelle et à son zèle apostolique pour le bien des autres.  (Frère Thomas d'Aquin, James Athanasius Weisheipl, p. 95, 1/2/-3)

La plupart des écrits de Thomas ont été des réponses à des besoins ou à des demandes d'autrui. L'ensemble de son oeuvre devrait sans doute être vu comme un service apostolique répondant aux exigences intellectuelles de l'Eglise et des hommes cherchant la vérité. (id. p. 164 / 1)

Jean-Pierre Torrell

Malgré un lourd travail d’enseignant et d’auteur, Thomas ne s’est jamais dérobé à ces devoirs de charité intellectuelle et c’est là un des éléments de sa sainteté. Pour qui chercherait les moyens qu’il a pu mettre en œuvre pour y parvenir, le secret ne s’en trouve pas dans des austérités ou des dévotions particulières, extérieures à son existence d’intellectuel, mais bien dans le concret de son exercice. (Initiation, Jean-Pierre Torrell, 2015, p. 80)

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Thomas d'Aquin - DeVer.q1a3 - Pour atteindre en propre la vérité, il faut aller jusqu'au jugement

// I.q16a2 ; DeVer.q1a9.

(...)

... d'où, on trouve en premier la ratio veritatis dans l'intellect,

  • dès qu'en premier quelque chose de propre (aliquid proprium) se trouve être possédé, que la chose à l'extérieur de l'âme ne possède pas,
  • mais [pas seulement] quelque chose (aliquid) qui y correspond, entre lesquels une adéquation peut être atteinte.

En effet, l'intellect formant la quiddité des choses (rerum) n'a que la similitude de la chose existant hors de l'âme, comme le sens en tant qu'il reçoit l'espèce du sensible.

Mais quand il commence à juger de la chose appréhendée, son jugement même est quelque chose de propre qui ne se trouve pas à l'extérieur dans la chose ; quand il est adéquat à ce qui est à l'extérieur dans la chose, le jugement est dit vrai.

(...)

Ad. 1

En réponse au premier argument, il faut dire que, quoique la formation de la quiddité soit la première opération de l'intellect, cependant, par elle, l'intellect n'a pas quelque chose en propre (aliquid proprium) qui puisse être adéquat à la chose et c'est pourquoi ce n'est pas là proprement la vérité.

(...)

... unde ibi primo invenitur ratio veritatis in intellectu,

  • ubi primo intellectus incipit aliquid proprium habere quod res extra animam non habet,
  • sed aliquid ei correspondens inter quae adaequatio attendi potest.

Intellectus autem formans quiditatem rerum non habet nisi similitudinem rei existentis extra animam, sicut et sensus in quantum accipit speciem sensibilis.

Sed quando incipit iudicare de re apprehensa, tunc ipsum iudicium intellectus est quoddam proprium ei quod non invenitur extra in re; sed quando adaequatur ei quod est extra in re, dicitur iudicium verum.

(...)

Ad. 1

Ad primum ergo dicendum quod quamvis formatio quiditatis sit prima operatio intellectus, tamen per eam non habet intellectus aliquid proprium quod possit rei adaequari et ideo non est ibi proprie veritas.


 Il y a deux premiers : se trouve d'abord l'appréhension ; puis se trouve le jugement, premier "quelque chose" original, propre à l'intellect.

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Thomas d'Aquin - DeVer.q1a9 - L'intellect connaît la vérité en faisant retour sur soi-même

// : I.q16a2 et DeVer.q1a3

(...)

Dans l'intellect, en effet, [la vérité] est

  • comme ce qui est conséquent à l'acte de l'intellect
  • et comme ce qui est connu par l'intellect.

Elle suit, en effet, l'opération de l'intellect selon que le jugement de l'intellect porte sur la chose selon qu'elle est (secundum quod est) ;

mais elle est connue par l'intellect selon que l'intellect fait retour sur son propre acte — non seulement selon qu'il connaît son acte, mais selon qu'il connaît la proportion de celui-ci à la chose.

Cette proportion, certes, ne peut être connue que si est connue la nature de l'acte lui-même ; laquelle ne peut être connue que si est connue la nature du principe actif, qui est l'intellect lui-même, dont la nature est de se conformer aux choses. C'est pourquoi, c'est selon cela que l'intellect connaît la vérité : qu'il fait retour sur soi-même.

(...)

La raison en est que les réalités qui sont les plus parfaites parmi les ens, comme les substances intellectuelles, reviennent à leur essence par un retour complet : en effet,

  • en ceci qu'elles connaissent quelque chose (aliquid) hors d'elles (extra se), elles sortent d'une certaine manière hors d'elles-mêmes (extra se) ;
  • mais selon qu'elles connaissent qu'elles connaissent, elles commencent déjà à revenir à elles-mêmes (ad se redire),
    • car l'acte de connaissance est intermédiaire entre le connaissant et le connu ;

cependant, ce retour s'accomplit selon qu'elles connaissent leurs essences propres ; d'où ce qui est dit dans le Livre des Causes : « tout connaissant son essence est revenant à son essence par un retour complet ».

(...)

In intellectu enim est

  • sicut consequens actum intellectus
  • et sicut cognita per intellectum:

consequitur namque intellectus operationem secundum quod iudicium intellectus est de re secundum quod est;

cognoscitur autem ab intellectu secundum quod intellectus reflectitur super actum suum, non solum secundum quod cognoscit actum suum sed secundum quod cognoscit proportionem eius ad rem,

quae quidem cognosci non potest nisi cognita natura ipsius actus, quae cognosci non potest nisi natura principii activi cognoscatur, quod est ipse intellectus, in cuius natura est ut rebus conformetur: unde secundum hoc cognoscit veritatem intellectus quod supra se ipsum reflectitur.

(...)

Cuius ratio est quia illa quae sunt perfectissima in entibus, ut substantiae intellectuales, redeunt ad essentiam suam reditione completa:

  • in hoc enim quod cognoscunt aliquid extra se positum, quodam modo extra se procedunt;
  • secundum vero quod cognoscunt se cognoscere, iam ad se redire incipiunt
    • quia actus cognitionis est medius inter cognoscentem et cognitum;

sed reditus iste completur secundum quod cognoscunt essentias proprias, unde dicitur in libro De causis quod omnis sciens essentiam suam est rediens ad essentiam suam reditione completa.


 Il y a deux premiers : se trouve d'abord l'appréhension ; puis se trouve le jugement, premier "quelque chose" original, propre à l'intellect.

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Thomas d'Aquin - DeVer.q2a1 - Notre connaissance de Dieu n'est pas simple ni parfaite, mais néanmoins vraie

(...)

en effet, une même chose absolument est en Dieu son essence, sa vie, sa science, et tout ce qui est dit de lui de cette manière (huiusmodi) ; mais notre intellect possède diverses conceptions en intelligeant en lui la vie, la science et les autres choses de ce genre (huiusmodi).

Et pourtant, ces conceptions ne sont pas fausses.

Car la conception de notre intellect est vraie selon qu’elle représente, par une certaine assimilation, la chose intelligée : autrement, en effet, elle serait fausse si rien n'y correspondait (subesset) dans la chose. Or, notre intellect ne peut pas représenter Dieu par assimilation de la même manière qu'il représente les créatures : car lorsqu'il intellige quelque créature, il conçoit une certaine forme qui est la similitude de la chose selon toute la perfection de celle-ci, et il définit ainsi les choses intelligées ; mais parce que Dieu excède infiniment notre intellect,

  • la forme conçue par notre intellect ne peut représenter l'essence divine de manière complète,
  • mais elle en possède quelque faible (modicam) imitation.

 (...)

Il y a donc plusieurs conceptions dans notre intellect représentant l'essence divine ; d'où il ressort que l'essence divine répond à chacune d'elles comme la chose à son image imparfaite. Et ainsi, toutes ces conceptions de l'intellect sont vraies, bien qu'elles soient plusieurs au sujet d'une seule (chose).

Et parce que les noms ne signifient les choses que par l'intermédiaire de l'intellect, comme il est dit au livre I du Périherménéias, celui-ci impose pour cette raison plusieurs noms à une seule chose selon divers modes d'intelliger, ou selon diverses rationes — ce qui est la même chose — auxquelles pourtant, pour toutes, quelque chose répond dans la réalité.

(...)

eadem enim res penitus in Deo est essentia, vita, scientia et quicquid huiusmodi de ipso dicitur, sed intellectus noster diversas conceptiones habet intelligens in eo vitam, scientiam et huiusmodi. 

Nec tamen istae conceptiones sunt falsae.

Conceptio enim intellectus nostri secundum hoc vera est prout repraesentat per quandam assimilationem rem intellectam: alias enim falsa esset si nihil subesset in re. Intellectus autem noster non hoc modo potest repraesentare per assimilationem Deum sicut repraesentat creaturas: cum enim intelligit aliquam creaturam, concipit formam quandam quae est similitudo rei secundum totam perfectionem ipsius et sic diffinit res intellectas; sed quia Deus in infinitum nostrum intellectum excedit,

  • non potest forma per intellectum nostrum concepta repraesentare divinam essentiam complete
  • sed habet aliquam modicam imitationem eius.

(...)

Sunt ergo plures conceptiones in intellectu nostro repraesentantes essentiam divinam, unde essentia divina unicuique illarum respondet sicut res suae imagini imperfectae et sic omnes illae conceptiones intellectus sunt verae quamvis sint plures de una (re).

Et quia nomina non significant res nisi mediante intellectu, ut dicitur in 1 Perihermeneias, ideo imponit plura nomina uni rei secundum diversos modos intelligendi vel secundum diversas rationes, quod idem est, quibus tamen omnibus respondet aliquid in re.

 

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Thomas d'Aquin - I-II.q28a4ad2 - Le zèle causé par l'amour intense du bien rend odieux tout ce qui empêche ce bien de se communiquer

  • ... on n'est pas envieux du bien que tous peuvent posséder (comme Dieu ou la vérité), mais on peut l'être de la manière excellente de le posséder

Le bien est aimé en tant qu'il est communicable à celui qui aime. D'où tout ce qui empêche la perfection de cette communication, devient odieux [= devient objet de haine]. Et ainsi le zèle est causé par l'amour du bien. Mais il arrive que, par défaut de bonté, certains biens de peu de valeur (parva) ne peuvent être possédés simultanément intégralement par plusieurs. C'est de l'amour de tels biens qu'est causée le zèle envieux.

Il n'en va pas de même, à proprement parler, quand il s'agit de ces biens que plusieurs peuvent posséder intégralement (integre), nul n'est envieux d'autrui pour la connaissance de la vérité, que plusieurs peuvent acquérir intégralement ; mais on peut peut-être l'être de l'excellence de cette connaissance.

(Somme, I-II.q28a4ad2)

Bonum amatur inquantum est communicabile amanti. Unde omne illud quod perfectionem huius communicationis impedit, efficitur odiosum. Et sic ex amore boni zelus causatur. Ex defectu autem bonitatis contingit quod quaedam parva bona non possunt integre simul possideri a multis. Et ex amore talium causatur zelus invidiae.

Non autem proprie ex his quae integre possunt a multis possideri, nullus enim invidet alteri de cognitione veritatis, quae a multis integre cognosci potest; sed forte de excellentia circa cognitionem huius.

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1. Le bien spirituel n'est pas limité par l'aspect quantitatif qui limite le bien sensible. Mais il peut être limité par la manière dont on cherche à l'atteindre, aussi certains peuvent être envieux même des choses spirituelles.

En creux, TH. nous invite à ne pas se contenter de simplement aimer le bien spirituel, mais à l'aimer intensément.

Et s'il y a amour intense, il y aura aussi un zèle

  • à atteindre le bien spirituel de la meilleure manière possible
  • et à le défendre.
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Thomas d'Aquin - I-II.q38a4ad1 - La science est cause de douleurs

  • La science en tant qu'elle nous corrige provoque de la peine

« Celui qui augmente sa science ajoute à sa douleur », c’est vrai à cause de la difficulté et des échecs (defectum) que l’on rencontre dans la recherche de la vérité ou bien parce que la science fait connaître à l’homme beaucoup de choses contraires à sa volonté. Ainsi, du côté des objets de connaissance, la science engendre la douleur, mais du côté de la contemplation de la vérité, elle engendre le plaisir. (Somme, I-II.q38a4ad1)

Qui addit scientiam, addit dolorem, vel propter difficultatem et defectum inveniendae veritatis, vel propter hoc, quod per scientiam homo cognoscit multa quae voluntati contrariantur. Et sic ex parte rerum cognitarum, scientia dolorem causat, ex parte autem contemplationis veritatis, delectationem.

La recherche nous conduit à des conclusions d'ordre pratique qui nous amène à imposer des changements dans notre vie, et cela est, au début, douloureux. Thomas aurait sans doute été d'accord pour dire qu'ensuite, c'est un plaisir continuel que de se voir sans cesse corrigé par la recherche de la vérité.

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Thomas d'Aquin - I-II.q57a5ad3 - Le vrai de l'intellect pratique (conformité du contingent avec l'appétit droit)

Le vrai de l'intellect spéculatif (...).

Mais le vrai de l'intellect pratique se prend par conformité à l'appétit rendu droit.

  • [De sorte] qu'une telle conformité dans les [choses] nécessaires n'a pas lieu ici,
    • [une conformité à ces choses nécessaires] que la volonté humaine ne fait pas,
  • mais [elle a lieu] seulement dans les [choses] contingentes
    • qui peuvent être faites par nous [= que la volonté humaine peut faire]
      • ou qu'elles soient des actions intérieures (agibilia interiora)
      • ou qu'elles soient des choses fabricables extérieures (factibilia exteriora).

Et c'est pourquoi à propos des seules [choses] contingentes est posée une vertu de l'intellect pratique,

  • à propos des [choses] fabricables, l'art ; [dans le domaine du faire]
  • à propos des actions, la prudence. [dans le domaine éthique de l'agir]

(Somme, I-II.q57a5ad3)

Nam verum intellectus speculativi (...).

Verum autem intellectus practici accipitur per conformitatem ad appetitum rectum.

  • Quae quidem conformitas in necessariis locum non habet,
    • quae voluntate humana non fiunt,
  • sed solum in contingentibus
    • quae possunt a nobis fieri,
      • sive sint agibilia interiora, 
      • sive factibilia exteriora.

Et ideo circa sola contingentia ponitur virtus intellectus practici,

  • circa factibilia quidem, ars;
  • circa agibilia vero prudentia.

 


1. -- agibilia interiora : seule occurence de cette expresson chez TH., le mot interiora qualifie l'action de l'homme sur le plan éthique. Sur ce plan, la fin est le bien agir, et l'action n'est pas séparée de celui qui la pose (elle reste en ce sens intérieure) ; contrairement à l'oeuvre d'art, fin séparée de l'artiste qui la produit (l'oeuvre est alors manifestement extérieure). Le mot "intérieures" ne désigne pas ici l'intériorité spirituelle de l'homme. Voir I-II.q57a4 où cela est clairement dit.

2. -- appetitum rectum : rectum = participe passé passif, qui a été rectifié, rendu droit, "droitifié"

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Thomas d'Aquin - I.q16a1 - C’est l’être de la chose, et non sa vérité, qui cause la vérité de l'intellect

Bien que la vérité de notre intellect soit causée par la chose (a re), il n’est pourtant pas nécessaire que l’on trouve dans la chose (in re), de manière préalable, la raison de vérité (ratio veritatis) ; de même que l’on ne trouve pas dans le médicament (medicinae) la raison de santé (ratio sanitatis) de manière préalable à l’animal ;

  • en effet, c’est la vertu du médicament, et non sa santé, qui cause la santé, puisqu’il n’est pas un agent univoque. 
  • Et, de la même manière, c’est l’être de la chose (esse rei), et non sa vérité, qui cause la vérité de l'intellect.

C'est pourquoi le Philosophe dit que l'opinion et le discours sont vrais du fait que la chose est (re est), et non du fait que la chose (res) est vraie.

Dicendum quod licet veritas intellectus nostri a re causetur, non tamen oportet quod in re per prius inveniatur ratio veritatis, sicut neque in medicina per prius invenitur ratio sanitatis quam in animali; 

  • virtus enim medicinae, non sanitas eius, causat sanitatem, cum non sit agens univocum.
  • Et similiter esse rei, non veritas eius, causat veritatem intellectus.

Unde Philosophus dicit quod opinio et oratio vera est ex eo quod res est, non ex eo quod res vera est.

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Thomas d'Aquin - I.q16a2 - Connaître le vrai se fait dans la composition et la division (le jugement)

Voir la même question dans le DeVer.q1a3, plus facile à comprendre.

Et aussi : DeVer.q1a9.

Le vrai, comme cela a été dit, selon sa première raison (ratio), est dans l’intellect. Puisque toute chose est vraie selon qu’elle possède la forme propre de sa nature, il est nécessaire que l’intellect, en tant qu'il connaît, soit vrai en tant qu'il possède la similitude de la chose connue, laquelle est sa forme en tant qu'il est connaissant.

Et c’est pour cela que l’on définit la vérité par la conformité de l’intellect et de la chose. Il en résulte que connaître une telle conformité, c’est connaître la vérité.

Or, le sens ne connaît d'aucune manière cette [conformité] ; car, bien que la vue possède la similitude du visible, elle ne connaît pourtant pas la comparaison qui existe entre la chose vue et ce qu'elle-même en appréhende.

L’intellect, lui, peut connaître sa conformité à la chose intelligible ; toutefois, il ne l'appréhende pas selon qu'il connaît d'une chose ce qu'elle est, mais quand il juge que la chose est telle qu'est la forme qu'il appréhende de la chosealors pour la première fois il connaît et dit le vrai.

Et cela, il le fait en composant et en divisant, car en toute proposition il signifie quelque forme signifiée par le prédicat, ou bien il l’applique à quelque chose de signifié par le sujet, ou bien il l’enlève d’elle. Et c’est pour cette raison que l'on trouve bien que le sens est vrai au sujet de quelque chose (aliqua re), ou que l'intellect [est vrai] en connaissant ce qu'est une chose ; mais non qu'il connaisse ou qu'il dise le vrai. Et il en est de même pour les expressions complexes ou incomplexes. 

La vérité peut donc certes se trouver dans le sens, ou dans l'intellect connaissant ce qu'est une chose, comme dans une certaine chose vraie, mais non pas comme le connu dans le connaissant, ce qu'implique le nom de "vrai" ; car la perfection de l'intellect est le vrai comme connu. Et c'est pourquoi, à proprement parler, la vérité est dans l'intellect qui compose et qui divise, mais non dans le sens, ni dans l'intellect connaissant ce qu'est une chose (quod quid est).

Respondeo dicendum quod verum, sicut dictum est, secundum sui primam rationem est in intellectu. Cum autem omnis res sit vera secundum quod habet propriam formam naturae suae, necesse est quod intellectus, inquantum est cognoscens, sit verus inquantum habet similitudinem rei cognitae, quae est forma eius inquantum est cognoscens. Et propter hoc per conformitatem intellectus et rei veritas definitur. Unde conformitatem istam cognoscere, est cognoscere veritatem.

Hanc autem nullo modo sensus cognoscit, licet enim visus habeat similitudinem visibilis, non tamen cognoscit comparationem quae est inter rem visam et id quod ipse apprehendit de ea.

Intellectus autem conformitatem sui ad rem intelligibilem cognoscere potest, sed tamen non apprehendit eam secundum quod cognoscit de aliquo quod quid est; sed quando iudicat rem ita se habere sicut est forma quam de re apprehendit, tunc primo cognoscit et dicit verum.

Et hoc facit componendo et dividendo, nam in omni propositione aliquam formam significatam per praedicatum, vel applicat alicui rei significatae per subiectum, vel removet ab ea. Et ideo bene invenitur quod sensus est verus de aliqua re, vel intellectus cognoscendo quod quid est, sed non quod cognoscat aut dicat verum. Et similiter est de vocibus complexis aut incomplexis.

Veritas quidem igitur potest esse in sensu, vel in intellectu cognoscente quod quid est, ut in quadam re vera, non autem ut cognitum in cognoscente, quod importat nomen veri; perfectio enim intellectus est verum ut cognitum. Et ideo, proprie loquendo, veritas est in intellectu componente et dividente, non autem in sensu, neque in intellectu cognoscente quod quid est.

 


Remarque du p. Sertillanges : "Il y a là trois faits qu'il ne faut pas confondre : 1° connaître les choses ; 2° être vrai en reflétant correctement les choses ; 3° connaître le vrai. C'est ce dernier fait qui ne se rencontre que dans l'acte du jugement."

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Thomas d'Aquin - I.q16a3 - L'ens comme bien désiré est à l'appétit ce que l'ens comme connu est à l'intellect

Comme le bien a raison d'appétible, de même le vrai a un ordre à la connaissance. Et c’est pour cela qu’il est dit au IIIe livre De l’âme que l’âme est en quelque manière toutes choses selon le sens et l’intellect. 

Et c'est pourquoi, comme il est dit dans le livre III du De anima, de même que le bon se convertit avec l'ens(ente), ainsi en est-il du vrai. Mais pourtant, de même que le bon ajoute la raison d'appétible à l'ens(super ens), ainsi le vrai [ajoute] la comparaison à l'intellect.

Respondeo dicendum quod, sicut bonum habet rationem appetibilis, ita verum habet ordinem ad cognitionem. Unumquodque autem inquantum habet de esse, intantum est cognoscibile.

Et propter hoc dicitur in III De Anima, quod anima est quodammodo omnia secundum sensum et intellectum. Et ideo, sicut bonum convertitur cum ente, ita et verum. Sed tamen, sicut bonum addit rationem appetibilis supra ens, ita et verum comparationem ad intellectum.

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Thomas d'Aquin - I.q16a3ad1 - Le vrai manifeste l'ens

Sur le premier point, il faut donc répondre que, comme il a été dit, le vrai est dans les choses (rebus) et dans l'intellect.

  • Le vrai qui est dans les choses se convertit avec l'« ens » selon la substance (secundum substantiam).
  • Mais le vrai qui est dans l'intellect se convertit avec l'« ens » comme ce qui manifeste avec ce qui est manifesté. Car cela appartient à la raison de vrai, comme il a été dit.

Quoiqu'on puisse dire que l'« ens » aussi est dans les choses et dans l'intellect, tout comme le vrai ; bien que le vrai soit principalement dans l'intellect, et l'« ens » principalement dans les choses. Et cela arrive pour cette raison que le vrai et l'« ens » diffèrent selon la raison (la notion).

Ad primum ergo dicendum quod verum est in rebus et in intellectu, ut dictum est.

  • Verum autem quod est in rebus, convertitur cum ente secundum substantiam.
  • Sed verum quod est in intellectu, convertitur cum ente, ut manifestativum cum manifestato. Hoc enim est de ratione veri, ut dictum est.

Quamvis posset dici quod etiam ens est in rebus et in intellectu, sicut et verum; licet verum principaliter in intellectu, ens vero principaliter in rebus. Et hoc accidit propter hoc, quod verum et ens differunt ratione.

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Thomas d'Aquin - I.q16a3ad3 - L'ens intelligé est vrai, pourtant, en intelligeant l'ens, on n'intellige pas le vrai

Lorsqu'on dit que l'ens ne peut être appréhendé sans la raison de vrai (ratione veri), cela peut s'entendre de deux manières.

  • D'une manière, de telle sorte que l'ens ne soit pas appréhendé sans que la raison de vrai ne suive (assequatur) l'appréhension de l'ens. Et ainsi, cette parole possède la vérité.
  • D'une autre manière, cela pourrait s'entendre ainsi : que l'ens ne pourrait être appréhendé, à moins que ne soit appréhendée la raison de vrai. Et cela est faux.

Mais le vrai ne peut être appréhendé sans que ne soit appréhendée la ratio entis, car l'ens tombe (cadit) dans la ratio veri. Et c'est semblable [au cas] où nous comparerions l'intelligible à l'ens. En effet, on ne peut intelliger l'ens sans que l'ens soit intelligible ;

mais pourtant, on peut intelliger l'ens de telle sorte que l'on n'en intellige pas l'intelligibilité. Et de même, l'ens intelligé est vrai, pourtant, en intelligeant l'ens, on n'intellige pas le vrai.

Ad tertium dicendum quod, cum dicitur quod ens non potest apprehendi sine ratione veri, hoc potest dupliciter intelligi.

  • Uno modo, ita quod non apprehendatur ens, nisi ratio veri assequatur apprehensionem entis. Et sic locutio habet veritatem.
  • Alio modo posset sic intelligi, quod ens non posset apprehendi, nisi apprehenderetur ratio veri. Et hoc falsum est.

Sed verum non potest apprehendi, nisi apprehendatur ratio entis, quia ens cadit in ratione veri. Et est simile sicut si comparemus intelligibile ad ens. Non enim potest intelligi ens, quin ens sit intelligibile,

sed tamen potest intelligi ens, ita quod non intelligatur eius intelligibilitas. Et similiter ens intellectum est verum, non tamen intelligendo ens, intelligitur verum.

 


Mon commentaire : L'appréhension de la ratio entis est à l'appréhension du vrai ce que l'intelligibilité est à l'intellection de l'ens. La notion d'ensest nécessaire à l'appréhension du vrai, comme l'intelligibilité est nécessaire à l'intellection de l'ens. On ne peut penser le vrai sans l'ens, mais on peut penser l'ens sans le vrai, bien qu'en pensant l'ens on pense quelque chose de vrai, tout comme on n'a pas besoin de savoir ce qu'est l'intelligibilité pour penser quelque chose d'intelligible.


Commentaire Gemini : 

  • L'intellect est si puissant qu'il peut posséder l'être (connaissance directe) avant même de se rendre compte qu'il possède la vérité (connaissance réflexive). C'est ce qui permet au sage de s'appuyer sur une réalité solide (l'être) avant de se délecter de sa conformité (la vérité).
  • Au niveau de l'exercice : On ne peut pas penser l'ens sans que cela soit (en exercice) un acte vrai.
  • Au niveau de la spécification : On peut tout à fait penser l'ens sans avoir (en spécification) la notion de vérité à l'esprit.
  • C'est cette souplesse qui permet à Thomas de maintenir que l'ens est le premier objet connu, tout en affirmant que la vérité accompagne nécessairement toute connaissance. On saisit le réel avant de qualifier notre saisie de "vraie".
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Thomas d'Aquin - I.q16a5 - Dieu a non seulement la vérité en lui, mais est la vérité

// CG.I.59 et ss ; Comm.Jean.XIV.2.1869 ; CG.III.51 ; Compendium I.105

Art. 5 - Si Dieu est la vérité Utrum Deus sit veritas

Comme il a été dit, la vérité se trouve

  • dans l’intellect selon qu’il appréhende la chose comme elle est,
  • et dans la chose selon qu’elle a un être conformable à l’intellect.

Or cela se trouve au plus haut point (maxime) en Dieu. Car son être

  • non seulement est conforme à son intellect,
  • mais il est aussi son propre intelliger ;

et son intelliger est la mesure et la cause de tout autre être et de tout autre intellect ;

et lui-même est son être et son intelliger.

D’où il suit que

  • non seulement la vérité est en lui,
  • mais qu’il est lui-même la vérité souveraine et première.

 Respondeo dicendum quod, sicut dictum est, veritas invenitur

  • in intellectu secundum quod apprehendit rem ut est,
  • et in re secundum quod habet esse conformabile intellectui.

Hoc autem maxime invenitur in Deo. Nam esse suum

  • non solum est conforme suo intellectui,
  • sed etiam est ipsum suum intelligere;

et suum intelligere est mensura et causa omnis alterius esse, et omnis alterius intellectus;

et ipse est suum esse et intelligere.

Unde sequitur quod

  • non solum in ipso sit veritas,
  • sed quod ipse sit ipsa summa et prima veritas.
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Thomas d'Aquin - I.q59a3ad1 - Chez l'ange, l'élection se fait sans la délibération du conseil, contrairement à l'homme

Comme l'estimation de l'homme dans les choses spéculatives differt en cela de l'estimation des anges,

  • ([c'est à dire] que l'un se passe de recherche,
  • [tandis que] l'autre passe par une recherche) ;

Il en est de même dans le domaine de l’opération [= l'action].

De sorte que, chez les anges, il y a élection ;

  • non cependant avec une recherche délibérative du conseil ;
  • mais par une directe (subitam) saisie de la vérité.

(Somme,I.q59a3ad1)

Sicut autem aestimatio hominis in speculativis differt ab aestimatione angeli in hoc,

  • quod una est absque inquisitione,
  • alia vero per inquisitionem;

ita et in operativis.

Unde in Angelis est electio;

  • non tamen cum inquisitiva deliberatione consilii,
  • sed per subitam acceptionem veritatis.

 


1. -- "sed per subitam acceptionem veritatis" : accipio peut autant se traduire activement que passivement (prendre, recevoir). La traduction originale fait pencher du côté de la dimension active ("la saisie immédiate de la vérité lui suffit"), ce qui n'est pas faux du fait de l'intellect agent, on peut aussi traduire du côté passif du fait de l'intellect patient et du fait la chose à connaître vient de l'extérieur ("une directe réception de la vérité"). Dans ce cas, comme Thomas évoque le fait de procéder à une recherche, on peut penser qu'il faut laisser le côté actif primer.

2. -- Comme dans le domaine de l'acquisition de la vérité qui se passe du raisonnement chez l'ange, ainsi dans le domaine pratique qui, chez, lui se passe de délibération.

3. -- On pourrait ajouter que puisque la délibération pour Thomas a pour objet le moyen en vue de la fin, la délibération est d'autant inutile chez l'ange ; car a-t-il besoin d'un moyen pour orienter son être à Dieu, ou l'est-il directement ?

 

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Thomas d'Aquin - II-II.q47a2ad2 - En lui-même, l'acte spéculatif ne relève ni du conseil ni de la prudence

  • Où Thomas montre qu'il est tout sauf un intellectualiste de salon, c'est un homme fermement enraciné dans la réalité pratique de la vie

L'acte de la raison spéculative lui-même, (...) dans la mesure où il est mis en relation avec [son] objet, qui est le vrai nécessaire, ne tombe ni sous le conseil ni sous la prudence.

(Somme, II-II.q47a2ad2)

Ipse actus speculativae rationis, (...) prout comparatur ad obiectum, quod est verum necessarium, non cadit sub consilio nec sub prudentia.

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