| 1. Or, puisqu'il est impossible que le désir naturel soit vain (inane), ce qui serait le cas s'il n'était pas possible de parvenir à l'intellection de la substance divine — que toutes les esprits désirent naturellement —, il est nécessaire de dire qu'il est possible que la substance de Dieu soit vue par l'intellect, tant par les substances intellectuelles séparées que par nos âmes. |
1. Cum autem impossibile sit naturale desiderium esse inane, quod quidem esset si non esset possibile pervenire ad divinam substantiam intelligendam, quod naturaliter omnes mentes desiderant; necesse est dicere quod possibile sit substantiam Dei videri per intellectum, et a substantiis intellectualibus separatis, et ab animabus nostris.
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| 2. Quant au mode de cette vision, il apparaît déjà assez, d'après ce qui a été dit, quel il doit être (qualis esse debeat). Il a été montré plus haut, en effet, que la substance divine ne peut être vue par l'intellect par quelque espèce créée. D'où il importe, si l'essence de Dieu est vue, que l'intellect la voie par l'essence divine elle-même : de sorte que, dans une telle vision, l'essence divine soit à la fois ce qui est vu (quod videtur) et ce par quoi l'on voit (quo videtur). |
2. Modus autem huius visionis satis iam ex dictis qualis esse debeat, apparet. Ostensum enim est supra quod divina substantia non potest videri per intellectum aliqua specie creata. Unde oportet, si Dei essentia videatur, quod per ipsammet essentiam divinam intellectus ipsam videat: ut sit in tali visione divina essentia et quod videtur, et quo videtur. |
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4. Pour l'intelligence de cette vérité, il faut donc considérer qu'une substance qui est subsistante par elle-même est soit forme seulement, soit composée de matière et de forme.
- Ce qui est composé de matière et de forme ne peut donc pas être la forme d'un autre : car la forme en lui est déjà contractée à cette matière-là, de sorte qu'elle ne peut être la forme d'une autre chose.
- En revanche, ce qui est subsistant de telle sorte qu'il soit seulement forme peut être la forme d'un autre, pourvu que son être soit tel qu'il puisse être participé par un autre, comme nous l'avons montré au second [livre] au sujet de l'âme humaine.
Si toutefois son être ne pouvait être participé par un autre, il ne pourrait être la forme d'aucune chose : car il est ainsi déterminé en lui-même par son propre être, comme le sont par la matière les choses qui sont matérielles.
Or, de même que cela se trouve dans l’être substantiel ou naturel, de même faut-il le considérer dans l’être intelligible.
En effet, puisque la perfection de l'intellect est le vrai, cet intelligible-là sera comme une forme — et cela uniquement dans le genre des intelligibles1 — qui est la vérité même. Or, cela ne convient qu'à Dieu seul ; car, puisque le vrai suit l'être, cela seul est sa propre vérité qui est son propre être, ce qui est le propre de Dieu seul, comme il a été montré au second [livre].
Les autres intelligibles subsistants ne sont donc pas comme une forme pure dans le genre des intelligibles, mais comme possédant une forme dans un certain sujet : en effet, chacun d'eux est vrai, mais n'est pas la vérité ; tout comme il est un ens, mais n'est pas l'être lui-même (ipsum esse).
Il est donc manifeste que l'essence divine peut se comparer à l'intellect créé comme l'espèce intelligible par laquelle il intellige ; ce qui n'arrive pour l'essence d'aucune autre substance séparée.
- Et pourtant, elle ne peut être la forme d'une autre chose selon l'être naturel (esse naturale) : car il s'ensuivrait que, jointe à une autre, elle constituerait une seule nature2 ; ce qui ne peut être, puisque l'essence divine est en soi parfaite dans sa [propre] nature.
- En revanche, l'espèce intelligible, unie à l'intellect, ne constitue pas quelque nature (aliquam naturam), mais le perfectionne pour intelliger : ce qui ne répugne pas à la perfection de l'essence divine.
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4. Ad huius igitur intelligentiam veritatis, considerandum est quod substantia quae est per seipsam subsistens, est vel forma tantum, vel compositum ex materia et forma.
- Illud igitur quod ex materia et forma compositum est, non potest alterius esse forma: quia forma in eo est iam contracta ad illam materiam, ut alterius rei forma esse non possit.
- Illud autem quod sic est subsistens ut tamen solum sit forma, potest alterius esse forma, dummodo esse suum sit tale quod ab aliquo alio participari possit, sicut in secundo ostendimus de anima humana.
Si vero esse suum ab altero participari non posset, nullius rei forma esse posset: sic enim per suum esse determinatur in seipso, sicut quae sunt materialia per materiam.
Hoc autem, sicut in esse substantiali vel naturali invenitur, sic et in esse intelligibili considerandum est.
Cum enim intellectus perfectio sit verum, illud intelligibile erit ut forma tantum in genere intelligibilium quod est veritas ipsa. Quod convenit soli Deo nam cum verum sequatur ad esse, illud tantum sua veritas est quod est suum esse, quod est proprium soli Deo, ut in secundo ostensum est.
Alia igitur intelligibilia subsistentia sunt non ut pura forma in genere intelligibilium, sed ut formam in subiecto aliquo habentes: est enim unumquodque eorum verum, non veritas; sicut et est ens, non autem ipsum esse.
Manifestum est igitur quod essentia divina potest comparari ad intellectum creatum ut species intelligibilis qua intelligit: quod non contingit de essentia alicuius alterius substantiae separatae.
- Nec tamen potest esse forma alterius rei secundum esse naturale: sequeretur enim quod, simul cum alio iuncta, constitueret unam naturam; quod esse non potest, cum essentia divina in se perfecta sit in sui natura.
- Species autem intelligibilis, unita intellectui, non constituit aliquam naturam, sed perficit ipsum ad intelligendum: quod perfectioni divinae essentiae non repugnat.
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5. Cette vision immédiate de Dieu nous est donc promise dans l'Écriture, en I Cor. 13, 12 : Nous voyons maintenant par un miroir, en énigme ; mais alors [ce sera] face à face. Intelliger cela d'une manière corporelle ne peut être affirmée (nefas), comme si nous imaginions dans la divinité même un visage corporel — puisqu'il a été montré que Dieu est incorporel — ; et il n'est pas non plus possible que nous voyions Dieu par notre visage corporel, puisque la vue corporelle, qui réside dans notre visage, ne peut porter que sur des choses corporelles.
C'est donc ainsi que nous verrons Dieu face à face : parce que nous le verrons immédiatement, comme un homme que face à face nous voyons.
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5. Haec igitur visio immediata Dei repromittitur nobis in Scriptura, I Cor. 13:12: videmus nunc per speculum in aenigmate: tunc autem facie ad faciem. Quod corporali modo nefas est intelligere, ut in ipsa divinitate corporalem faciem imaginemur: cum ostensum sit Deum incorporeum esse; neque etiam sit possibile ut nostra corporali facie Deum videamus, cum visus corporalis, qui in facie nostra residet, non nisi rerum corporalium esse possit.
Sic igitur facie ad faciem Deum videbimus, quia immediate eum videbimus, sicut hominem quem facie ad faciem videmus.
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6. C'est selon cette vision que nous sommes assimilés3 à Dieu au plus haut point (maxime Deo assimilamur), et que nous sommes participants de sa béatitude : car Dieu lui-même intellige sa propre substance par sa propre essence, et cela est sa félicité.
D'où ce qui est dit en 1 Jean 3, 2 : lorsqu'il apparaîtra, nous serons semblables à lui et nous le verrons tel qu'il est. Et en Luc 22, le Seigneur dit : Je dispose pour vous, comme mon Père en a disposé pour moi, d'une table, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume. Ce qui, certes, ne peut s'entendre d'une nourriture ou d'une boisson corporelles, mais de celle qui est prise à la table de la Sagesse, dont il est dit par la Sagesse en Proverbes 9, 5 : Mangez mes pains, et buvez le vin que je vous ai mêlé.
Mangent donc et boivent à la table de Dieu ceux qui jouissent (fruuntur) de la même félicité par laquelle Dieu est heureux (felix), en le voyant de la manière dont lui-même se voit.
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6. Secundum autem hanc visionem maxime Deo assimilamur, et eius beatitudinis participes sumus: nam ipse Deus per suam essentiam suam substantiam intelligit, et haec est eius felicitas.
Unde dicitur I Ioan. 3:2: cum autem apparuerit, similes ei erimus et videbimus eum sicuti est. Et Luc. 22, dominus dicit: ego dispono vobis sicut disposuit mihi pater meus mensam, ut edatis et bibatis super mensam meam in regno meo. Quod quidem non de corporali cibo vel potu intelligi potest, sed de eo qui in mensa sapientiae sumitur, de quo a sapientia dicitur, Proverb. 9:5: comedite panes meos, et bibite vinum quod miscui vobis.
Super mensam ergo Dei manducant et bibunt qui eadem felicitate fruuntur qua Deus felix est, videntes eum illo modo quo ipse videt seipsum.
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