Dans cette béatitude céleste, en effet, l'intellect et la volonté de la créature raisonnable sont toujours (semper) et en acte (actualiter) portées (fertur) en Dieu, puisque cette béatitude consiste dans la fruition divine. Or, la béatitude n'est pas dans l'habitus, mais dans l'acte.
Et parce que
la créature raisonnable s'attachera intérieurement (inhaerebit1) à Dieu comme à sa fin ultime, laquelle est la vérité souveraine ;
[que], vers la fin ultime, toutes choses sont rapportées par l'intention ;
et [que] toutes les actions à accomplir sont disposées selon la règle de la fin ultime ;
il s'ensuit que, dans cette perfection de la béatitude, la créature raisonnable aimera Dieu :
de tout son cœur : pendant que toute son intention sera portée (feretur) en Dieu
en tout ce qu'elle pense,
[en tout ce qu'elle] aime
ou [en toutes] ses actions (agit) ;
de tout son esprit : pendant que, toujours et en acte, son esprit sera porté (feretur) en Dieu, le voyant sans cesse, et jugeant de toutes choses en lui et selon sa vérité ;
de toute son âme : pendant que tout son affect sera porté (feretur) continuellement à aimer (diligendum) Dieu, et que toutes choses seront aimées (diligentur) à cause de lui ;
de toute sa force (ou de toutes ses puissances (viribus)) : pendant que la raison de tous ses actes extérieurs sera l'amour (dilectio) de Dieu.
C'est là le second mode de l'amour (dilectionis) divin parfait, qui est celui des bienheureux.
(De perfectione spiritualis vitae, V)
(...)
In illa enim caelesti beatitudine semper actualiter intellectus et voluntas creaturae rationalis in Deum fertur, cum in divina fruitione illa beatitudo consistat. Beatitudo autem non est in habitu, sed in actu.
Et quia
Deo creatura rationalis inhaerebit tanquam ultimo fini, qui est veritas summa:
in finem autem ultimum omnia per intentionem referuntur,
et secundum regulam ultimi finis omnia exequenda disponuntur;
consequens est quod in illa beatitudinis perfectione creatura rationalis diliget Deum
ex toto corde, dum tota eius intentio feretur in Deum
ex omnibus quae cogitat,
amat
aut agit;
ex tota mente, dum semper actualiter mens eius feretur in Deum, ipsum semper videns, et omnia in ipso et secundum eius veritatem de omnibus iudicans;
ex tota anima, dum tota affectio eius ad Deum diligendum feretur continue, et propter ipsum omnia diligentur;
ex tota fortitudine vel ex omnibus viribus, dum omnium exteriorum actuum ratio erit Dei dilectio.
Hic est ergo secundus perfectae dilectionis divinae modus qui est beatorum.
1. On peut traduire "adhèrera" mais en perdant l'aspect d'intériorité souligné par le "in".
Pour atteindre la perfection de la charité, il n’est pas seulement nécessaire
que l’homme rejette les réalités extérieures,
mais aussi que, en quelque manière, il s’abandonne complètement lui-même.
Denys dit en effet dans Les noms divins, chap. IV, que l’amour divin produite l’extase (extasim faciens), c’est-à-dire qu’il met l’homme à l'extérieur de lui-même, en ne laissant pas l’homme être lui-même, mais celui qui est aimé.
L'Apôtre a montré l'exemple de cette réalité (rei) en lui-même, lorsqu'il dit, en Ga 2, 20 : "Je vis, mais ce n’est pas moi qui vis : c’est plutôt le Christ qui vit en moi", comme s'il estimait que sa vie n'était plus la sienne, mais celle du Christ, car, en méprisant ce qui était proprement sien, il était en tout attaché intérieurement (inhaerebat) au Christ.
(DePerf.chap. 11)
Non solum autem necessarium est ad perfectionem caritatis consequendam quod
homo exteriora abiciat,
sed etiam quodammodo se ipsum derelinquat.
Dicit enim Dionysius, 4 cap. De divinis nominibus, quod divinus amor est extasim faciens, id est hominem extra se ipsum ponens, non sinens hominem sui ipsius esse, sed eius quod amatur.
Cuius rei exemplum in se ipso demonstravit Apostolus dicens ad Gal. II, 20 Vivo ego, iam non ego, vivit vero in me Christus, quasi suam vitam non suam aestimans, sed Christi; quia quod proprium sibi erat contemnens, totus Christo inhaerebat.
"inhaerebat" : haereo signifie déjà "être attaché à", "adhérer à" ; le préfixe "in" ajoute une indication sur la manière dont se fait cet attachement, il se fait à l'intérieur. Dans la Somme, Thomas emprunte à Denys l'un des effets de l'amour qui est l'inhésion en la personne aimée. Lorsqu'on l'aime, on existe en ce qu'on aime, cf. I.q28a2.