Thomas d'Aquin - DeVer.q8a1 - L'unité de l'essence divine et de l'intellect créé
// : DeVer.q8a1ad6 ; CG.III.51 ; Quod.Xq8 ; I.q12a5 ; Suppl.q92a1 ; Compendium I.105 ; Comm.Jean.I.11 (pp. 134-139) ; Comm.1Co
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(...) Mais il faut maintenant considérer ou comprendre quel est le mode de vision de Dieu par son essence. Dans toute vision, en effet, il faut poser quelque chose par quoi le voyant voit le vu ;
et cela parce qu’à partir de celui qui intellige et de l’intelligible, il faut que, d’une certaine manière, une unité se réalise dans l’acte d'intelliger (in intelligendo unum fieri). |
(...) Sed oportet nunc considerare vel intelligere quis sit modus videndi Deum per essentiam. In omni siquidem visione oportet ponere aliquid quo videns visum videat;
et hoc ideo quia ex intelligente et intelligibili oportet aliquo modo in intelligendo unum fieri. |
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[A. L’essence de Dieu n'est pas vue par l’intellect créé au moyen d’une similitude] |
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Or, on ne peut pas dire que l’essence de Dieu soit vue par l’intellect créé au moyen d’une quelconque similitude : car dans toute connaissance qui se fait par similitude, le mode de connaissance est selon la convenance de la similitude avec ce dont elle est la similitude ; et je dis « convenance » selon la représentation, comme l’espèce dans l’âme convient avec la chose qui est hors de l’âme, et non selon l’être naturel. C’est pourquoi, si la similitude fait défaut à la représentation de l’espèce, mais non à la représentation du genre, on connaîtra cette chose selon la raison du genre et non selon la raison de l’espèce ; mais si elle faisait défaut même à la représentation du genre, tout en la représentant selon une convenance d’analogie seulement, alors on ne la connaîtrait pas même selon la raison du genre — comme si je connaissais une substance par la similitude d’un accident. Or, toute similitude de l’essence divine reçue dans l’intellect créé ne peut avoir avec l’essence divine qu’une convenance d’analogie seulement ; et c’est pourquoi une connaissance qui se ferait par une telle similitude ne serait pas celle de Dieu lui-même par son essence, mais serait bien plus imparfaite que si l’on connaissait une substance par la similitude d’un accident. C’est pourquoi ceux qui disaient que Dieu n’est pas vu par son essence, disaient qu’on verrait une certaine splendeur de l’essence divine, entendant par "splendeur" cette similitude de la lumière incréée par laquelle ils posaient que Dieu est vu ; [similitude] défaillante cependant par rapport à la représentation de l’essence divine, comme la lumière reçue dans la pupille fait défaut par rapport à la clarté qui est dans le soleil — d'où il résulte que la vue de celui qui regarde ne peut se fixer sur la clarté même du soleil, mais qu'il voit en l'observant certaines splendeurs. Il reste donc que ce par quoi l’intellect créé voit Dieu par essence soit l’essence divine elle-même. |
Non autem potest dici quod essentia Dei videatur ab intellectu creato per aliquam similitudinem: in omni enim cognitione quae est per similitudinem modus cognitionis est secundum convenientiam similitudinis ad id cuius est similitudo; et dico convenientiam secundum repraesentationem, sicut species in anima convenit cum re quae est extra animam, non secundum esse naturale. Et ideo si similitudo deficiat a repraesentatione speciei non autem a repraesentatione generis, cognoscetur res illa secundum rationem generis non secundum rationem speciei; si vero deficeret etiam a repraesentatione generis, repraesentaret autem secundum convenientiam analogiae tantum, tunc nec etiam secundum rationem generis cognosceretur, sicut si cognoscerem substantiam per similitudinem accidentis. Omnis autem similitudo divinae essentiae in intellectu creato recepta non potest habere aliquam convenientiam cum essentia divina nisi analogiae tantum; et ideo cognitio quae esset per talem similitudinem, non esset ipsius Dei per essentiam sed multo imperfectior quam si cognosceretur substantia per similitudinem accidentis. Et ideo illi qui dicebant quod Deus per essentiam non videtur, dicebant quod videbitur quidam fulgor divinae essentiae, intelligentes per fulgorem illam similitudinem lucis increatae per quam Deum videri ponebant, deficientem tamen a repraesentatione divinae essentiae sicut deficit lux recepta in pupilla a claritate quae est in sole, unde non potest defigi acies videntis in ipsam solis claritatem, sed videt inspiciens quosdam fulgores. Restat ergo ut illud quo intellectus creatus Deum per essentiam videt, sit ipsa divina essentia. |
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[B. L’intellect créé voit Dieu par essence par l’essence divine elle-même] |
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| Il n'est toutefois pas nécessaire que l'essence divine elle-même devienne la forme de l'intellect lui-même1, mais qu'elle se rapporte à lui comme forme ; de sorte que, de même qu'à partir de la forme, qui est partie de la chose, (et de la matière) est produite une chose une en acte, ainsi, bien que de manière dissemblable, à partir de l'essence divine et de l'intellect créé, il se produit une unité dans l'acte d'intelliger, tant que l'intellect intellige et que l'essence est intelligé par elle-même. | Non autem oportet quod ipsa essentia divina fiat forma ipsius intellectus sed quod se habeat ad ipsum ut forma; ut sicut ex forma, quae est pars rei, (et materia) efficitur unum ens actu, ita, licet dissimili modo, ex essentia divina et intellectu creato fit unum in intelligendo, dum intellectus intelligit et essentia per se ipsam intelligitur. |
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[Comment ?] |
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| Quant à savoir comment une essence séparée peut se joindre à l’intellect à la manière d’une forme, le Commentateur [Averroès] le montre ainsi au livre III du De Anima : chaque fois que dans un sujet réceptif sont reçues deux choses dont l’une est plus parfaite que l’autre, le rapport de la plus parfaite à la moins parfaite est comme le rapport de la forme à son perfectible — comme la lumière est la perfection de la couleur quand toutes deux sont reçues dans le diaphane. C’est pourquoi, puisque l’intellect créé (qui appartient à une substance créée) est plus imparfait que l’essence divine présente en lui, l’essence divine sera comparée à cet intellect d’une certaine manière comme une forme. | Qualiter autem essentia separata possit coniungi intellectui ut forma, sic ostendit Commentator in 3 De anima: quandocumque in aliquo receptibili recipiuntur duo quorum unum est altero perfectius, proportio perfectioris ad minus perfectum est sicut proportio formae ad suum perfectibile, sicut lux est perfectio coloris cum ambo recipiuntur in diaphano; et ideo cum intellectus creatus, qui inest substantiae creatae, sit imperfectior divina essentia in eo existente, comparabitur divina essentia ad illum intellectum quodam modo ut forma. |
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[On le fait comprendre par un exemple] |
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Et l’on peut en trouver un certain exemple dans les choses naturelles :
De même, d'une certaine manière, l’essence divine, qui est acte pur, bien qu’ayant un être totalement distinct de l’intellect, devient pourtant pour lui comme une forme dans l’acte d'intelliger (in intelligendo). C’est pourquoi le Maître [Pierre Lombard] dit (au livre II, dist. 2 des Sentences) que l’union du corps à l’âme rationnelle est un certain (quoddam) exemple de l’union bienheureuse de l’esprit rationnel à Dieu. |
Et huius exemplum aliquale in naturalibus inveniri potest:
Et similiter quodam modo essentia divina, quae est actus purus, quamvis habeat esse omnino distinctum ab intellectu, efficitur tamen ei ut forma in intelligendo; et ideo dicit Magister in 2 dist. 2 Sententiarum quod unio corporis ad animam rationalem est quoddam exemplum beatae unionis rationalis spiritus ad Deum. |
1 Ce qui serait panthéiste.
Connaissance de Dieu par essence
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